Politique Internationale : Pérestroïka à l’ouzbèque

Article publié dans le n° 160 de Politique Internationale, n° 160 (été 2018)

Chavkat Mirzioïev, président de l’Ouzbékistan depuis décembre 2016, ouvre cette ex-république soviétique tous azimuts, après vingt-cinq ans de dictature : convertibilité de la monnaie, fin du protectionnisme, virage à 180 degrés sur la politique religieuse, restauration de relations apaisées avec les pays voisins… Une sorte de perestroïka, entre désir de remettre le pays à sa main et constat que le système de son prédécesseur était au bord de l’implosion.

Le vent du changement

L’évolution que connaît actuellement la plus peuplée des cinq anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale avec 32 millions d’âmes, où plus de 500 000 jeunes entrent chaque année sur un marché de l’emploi déprimé, est, en effet, spectaculaire.

En septembre 2016, le président Islam Karimov disparaissait à 78 ans après un quart de siècle d’un règne marqué par le sang, la répression, la fermeture, la stagnation économique. La nouvelle était annoncée quelques jours après le décès, le temps semble-t-il que les prétendants à la succession s’entendent, voire se neutralisent. Finalement, c’est celui qui avait été son premier ministre depuis 2003, Chavkat Mirzioïev, 61 ans, qui s’est imposé à la tête de l’État. Un homme du système donc, qui avait été en charge de l’économie – notamment du secteur clé de l’agriculture – et qui semble aujourd’hui vouloir prendre fermement le pays en main, en gestionnaire qu’il est.

Pour s’assurer le contrôle des principaux leviers de pouvoir, il lui a d’abord fallu écarter ses concurrents, autres potentiels successeurs ou faiseurs de roi. Au premier rang d’entre eux : Roustam Inoyatov, l’indéboulonnable patron du SNB (1), les services secrets ouzbeks qui étaient devenus au fil des ans un véritable État dans l’État, contrôlant des pans entiers de l’économie et maintenant le peuple sous leur férule, en particulier au prix d’une politique religieuse des plus répressives. Chavkat Mirzioïev a mis plus d’un an à limoger M. Inoyatov de son poste. C’est dire combien l’opération était délicate.

Mais, ce qui était moins attendu dans cette partie du monde où les régimes politiques conservent volontiers des airs de satrapie, de khanat ou de sultanat, M. Mirzioïev s’est lancé dans des réformes tous azimuts, aussi bien économiques que sociétales et, même, religieuses. Ces réformes de grande ampleur ont été formulées dans une « Stratégie de développement 2017-2021 » articulée en cinq « priorités » : 1) perfectionnement de la gouvernance ; 2) mise en oeuvre de l’État de droit et renforcement de la justice ; 3) développement économique et dérégulation ; 4) attention accrue portée à la sphère sociale ; et 5) amélioration de l’harmonie inter-ethnique et de la tolérance religieuse afin notamment de lutter contre le risque islamiste (2).

Des réformes audacieuses assurément, tant elles s’attaquent aux fondements du système instauré depuis vingt-cinq ans. Il restera à voir dans quelle mesure elles témoignent d’une vraie volonté de changer les choses. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que la politique du nouveau chef de l’État crée un formidable appel d’air dans la société ouzbèque. Celle-ci s’engouffre dans les espaces de liberté qui s’ouvrent les uns après les autres – même s’il est très prématuré d’annoncer la fin de la dictature – et se prend à rêver de meilleures conditions de vie…

Écarter les concurrents

L’ampleur et la nature des réformes économiques lancées ne laissent planer aucun doute sur les intentions du président Mirzioïev. L’homme est bel et bien déterminé à renforcer le pays en libérant son économie. Mais, au passage, il a profité de l’occasion pour se débarrasser de tous ceux qui pouvaient espérer partager le pouvoir avec lui. Ne parlons pas de partis politiques : le régime de Karimov n’en a laissé exister aucun de véritable.

C’est ainsi que le vice-premier ministre en charge des Finances Roustam Azimov, responsable des années durant des relations avec les bailleurs de fonds internationaux, longtemps perçu comme l’un des favoris pour succéder à Islam Karimov, a très vite été marginalisé. Le ministère des Finances a ensuite été « nettoyé » : sept cents fonctionnaires y ont perdu leur emploi. Des hommes d’Azimov et, surtout, quantité de vieux employés de ce ministère monstre ont été remplacés par des jeunes bien formés et parfois bien « connectés ».

Mais le vrai danger pour le nouveau chef de l’État provenait, on l’a évoqué, de Roustam Inoyatov, patron du SNB depuis 1995. Homme de l’ombre par excellence, ce dernier n’avait aucune intention de s’emparer de la magistrature suprême. Il n’avait même aucun candidat à proposer. En revanche, il entendait préserver l’omnipuissance de son institution. Celle-ci était devenue quasi intouchable, même pour la poigne de fer d’Islam Karimov qui avait dû lui lâcher la bride, spécialement après les attentats de 1999 et de 2004 (3). À la suite de ces actes terroristes, le régime avait mis en place une surveillance et un contrôle extrêmement stricts de l’islam. Le SNB d’Inoyatov s’était tout particulièrement illustré par la violence de ses méthodes lors de la répression d’Andijan, en vallée de Ferghana, en mai 2005 (4). Au fond, c’est un système permettant de contrôler la société dans son ensemble qui avait été instauré à la suite de ces graves événements.

Est-ce par peur de la concurrence politique ou parce qu’il avait la conviction qu’il fallait changer la nature du régime que M. Mirzioïev a, d’emblée, cherché à écarter M. Inoyatov ? Difficile à dire à ce stade. Toujours est-il que le nouveau chef de l’État s’est attaqué avec détermination à cette tâche, d’autant plus délicate qu’Inoyatov était un homme clé des Russes dans le pays. Ce dernier a fini par démissionner en janvier dernier, après un an de travail de sape effectué par un président qui avait fait arrêter, remplacer et muter quantité de cadres du SNB. Et cela, non seulement au sein des « services », mais aussi au coeur des principales institutions du pays (ministères, agences, entreprises, banques, etc.). où les agents de M. Inoyatov avaient été infiltrés. Une véritable purge (5).

Illustration de la volonté de changer profondément la nature des services de renseignement : M. Inoyatov n’a pas été remplacé par un gradé du SNB mais par un juriste, ex-procureur général, Ixtiyor Abdoullaïev. Le SNB a été rebaptisé SGB (Service de sécurité d’État) et a vu ses attributions réduites : il se limite désormais essentiellement au renseignement extérieur. Le contre-terrorisme a échu au ministère de l’Intérieur, considérablement renforcé, à la tête duquel le président a nommé l’un de ses proches. Une « garde nationale » a également été créée, directement subordonnée au chef de l’État. C’est plutôt encourageant tant le SNB était un organe néfaste et haï de tous. Mais, au bout du compte, ceux que l’on met en prison ou que l’on sanctionne d’une manière ou d’une autre sont essentiellement les adversaires politiques du nouveau président…

L’économie d’abord

Le leitmotiv réformateur de M. Mirzioïev est l’économie. A-t-il pressenti que le système mis en place par Islam Karimov était sur le point de s’effondrer ? L’idée est répandue à Tachkent.

Sa première grande décision aura été de rendre la monnaie nationale (le soum) à nouveau convertible et de permettre aux entreprises d’acheter des devises étrangères pour payer leurs importations, rapatrier leurs profits, rembourser leurs prêts. Ce fut chose faite le 5 septembre 2017, neuf mois après son arrivée au pouvoir (6). Neuf mois pendant lesquels il a préparé ce séisme pour l’économie ouzbèque. Neuf mois, aussi, où il a dû neutraliser les efforts de R. Inoyatov et de ses si puissants services de renseignement visant à conserver leur « vache à lait ». Le patron du SNB avait en effet, depuis des années, pris le contrôle du cours du soum au « marché noir », engrangeant ainsi une véritable fortune et bénéficiant au passage d’un énorme levier sur la société et l’économie. Imposer le retour de la convertibilité, c’était faire d’une pierre deux coups : affaiblir le SNB et créer les conditions nécessaires pour attirer les investissements directs étrangers (IDE).

Les résultats ne se sont pas fait attendre, même s’il faut souligner que la plupart des IDE ont été réalisés par des acteurs économiques déjà présents en Ouzbékistan : la Russie, notamment avec Lukoïl dans le secteur des hydrocarbures, la Chine et la Turquie. Les Occidentaux se montrent plus prudents : ils n’ont pas oublié la prédation sur les entreprises étrangères qui était monnaie courante du temps d’Islam Karimov, en particulier du fait de sa fille aînée Goulnara (7). Toutefois, le plus gros investissement étranger de l’histoire du pays vient d’être signé avec le canadien SkyPower qui va investir 1,3 milliard de dollars dans l’énergie solaire. Le français PSA a créé une co-entreprise en région afin d’y produire des utilitaires légers à compter de 2019. Tout à son ambition d’attirer des investissements, M. Mirzioïev devrait se rendre en visite officielle à Paris à l’automne prochain.

L’autre pilier de l’économie sous Karimov était le protectionnisme, avec des tarifs douaniers à l’importation autour de 15 % en moyenne. Sans l’avoir démantelé complètement, M. Mirzioïev l’a considérablement affaibli en exonérant de droits de douane les passages de la frontière pour des biens valant moins de 2 000 dollars. Il s’agit d’une révolution pour bon nombre de petits commerçants, ou pour ceux qui s’improvisent tels aujourd’hui. Jusqu’à présent, les passages des frontières, terrestres ou à l’aéroport, faisaient l’objet d’interminables et stricts contrôles destinés à s’assurer que ni les marchandises ni les devises n’entrent ou ne sortent illégalement du pays.

Le tout s’accompagne d’une réforme globale de l’économie : renforcement de la stabilité macroéconomique en mettant l’accent sur la croissance et en affichant une volonté d’instaurer plus de marché en s’inspirant des pratiques recommandées par les institutions financières internationales ; abaissement prévu du taux d’imposition et simplification de la fiscalité, avec une réforme globale en cours de conception à laquelle sont associés des experts internationaux ; ouverture à la coopération internationale ; effort sur la compétitivité, avec une volonté affichée de casser graduellement les monopoles (dans l’importation de produits et de biens de consommation courante) ; diversification, pour que l’agriculture ouzbèque dépende moins de la production du coton notamment et transforme davantage celui-ci sur place ; diminution de l’intervention de l’État, etc. La donne a également changé pour les deux à trois millions de migrants ouzbeks qui travaillent en Russie. Sous Karimov, cette réalité n’était pas admise et rien n’était fait pour faciliter la vie de ces « gastarbeiters ». Mirzioïev, lui, a fait ouvrir neuf consulats en Fédération de Russie afin que les citoyens ouzbeks travaillent en Russie avec une meilleure assistance de la part de leur pays et soient davantage en règle avec les autorités tant russes qu’ouzbèques (beaucoup se retrouvaient dans l’illégalité simplement parce que voyager d’une région russe jusqu’à Moscou, pour renouveler un passeport par exemple, représentait pour eux un coût trop élevé). À ses yeux, la migration du travail constitue la soupape de sécurité d’un pays dont près de 60 % de la population ont moins de 30 ans et où le chômage demeure élevé (officiellement, il est de 7,2 % mais le caractère massif de la migration prouve que ce chiffre ne signifie rien en soi).

Redonner la parole au peuple

Ce prisme économique de la politique de M. Mirzioïev, qui vise à faire de l’Ouzbékistan un pays dont les citoyens jouissent de revenus de classe moyenne d’ici à 2030, le conduit à miser sur les PME et la revitalisation du secteur privé via une dérégulation de l’économie. À ses yeux, le privé est le principal vecteur de la croissance économique qu’il appelle de ses voeux. C’est une révolution après un quart de siècle d’une politique économique marquée par les schémas de pensée soviétiques et post-soviétiques.

La « Stratégie de développement 2017-2021 » affirme au point 3.4 que « si les gens sont riches, alors l’État aussi sera riche et puissant ». Une sorte d’adage que l’on entend de temps à autre dans l’ancien espace soviétique mais qui est rarement mis en oeuvre tant il suppose de donner de libertés à la population et de laisser émerger une classe moyenne active dans l’espace politique. Parmi les observateurs informés à Tachkent, peu croient que M. Mirzioïev ira jusqu’au bout de cette logique. Cependant, pour ceux qui ont connu l’Ouzbékistan d’avant septembre 2016, force est de constater que l’ambiance a incroyablement changé. On est passé de la chape de plomb, si pesante dans les dernières années de l’ère Karimov où même les cafés devaient fermer à 22 heures, à une atmosphère de liberté retrouvée.

C’est particulièrement sensible dans le domaine de la presse. Totalement muselée précédemment, elle est en train de renaître. Des lignes rouges existent toujours, sans doute est-il risqué de critiquer directement le président… mais aussi incroyable que cela paraisse après tant d’années d’oppression, des journalistes font bel et bien leur métier. Ils se sont engouffrés dans les espaces créés à dessein par le nouveau chef de l’État pour servir sa volonté réformiste et mettre au pas une administration allergique au changement.

« Les médias d’aujourd’hui sont aussi libres que les rédacteurs en chef et les journalistes eux-mêmes sont prêts pour cela. Je suis retourné à la profession il y a exactement un an quand j’ai compris que je pourrais travailler normalement. Depuis, jamais je n’ai ressenti de pression, de tentatives de censure ou quoi que ce soit de ce type. Le problème que je rencontre, en revanche, c’est qu’après chaque article audacieux que je publie je reçois des dizaines de messages avec la même question : “N’as-tu pas peur ?” Je réponds que non, mais bon nombre de nos compatriotes ne nous croient pas et nous encouragent à l’autocensure », explique Nikita Makarenko, correspondant du désormais influent site web gazeta.uz. Vingt-six prisonniers politiques, dont plusieurs journalistes, ont été libérés de prison ces derniers mois, tandis qu’une ONG comme Human Rights Watch est depuis l’été 2017 de nouveau autorisée à travailler en Ouzbékistan.

Le président encourage même le peuple à exprimer directement ses doléances. C’est dans ce but qu’a été créé le portail web « Accueil virtuel du président de la République d’Ouzbékistan » (www.pm.gov.uz) où les Ouzbeks sont invités à faire part de leurs plaintes relatives au fonctionnement de l’État. Près de deux millions de commentaires y auraient été déposés : les citoyens dénoncent le manque d’emplois, la corruption des fonctionnaires, les problèmes d’adduction d’eau ou de distribution du gaz, la mauvaise qualité de l’enseignement ou des soins à l’hôpital… Les administrations sont tenues d’y répondre dans les quatre jours. Cette innovation s’inscrit dans la nouvelle gouvernance que M. Mirzioïev veut instaurer, ce qui exige de la part des fonctionnaires beaucoup plus de travail, alors que leurs salaires n’ont pas été relevés. Pas étonnant, dès lors, que le système connaisse des ratés et que bon nombre de demandes demeurent lettre morte. Si bien qu’un certain scepticisme se fait jour au sein de la population, dont une partie estime que les promesses du nouveau leader n’engagent que ceux qui veulent bien les croire.

La majorité se veut plus optimiste, malgré des résultats concrets encore invisibles dans le porte-monnaie, voire « négatifs » du fait d’une inflation de 16 % en 2017, due aux changements de fond introduits dans l’économie du pays (8). Mais les Ouzbeks, qui se réjouissent tout spécialement de la suppression de la propiska (document limitant la liberté de déplacement, obligeant à travailler sur son lieu d’enregistrement, etc.), respirent à nouveau.

Promouvoir un islam ouzbek

La politique religieuse initiée par Chavkat Mirzioïev est encore plus surprenante. Celle de son prédécesseur était essentiellement répressive. Dix mille Ouzbeks au moins croupiraient dans les geôles du pays, accusés, souvent à tort, d’« extrémisme religieux » ou de « conspiration en vue de renverser l’ordre constitutionnel ». En réalité, ils ont été emprisonnés, notamment dans l’infâme prison de Jaslyk, pour le simple port du hijab, pour s’être laissé pousser une barbe suspecte ou pour avoir exprimé des critiques à l’encontre du pouvoir… Pour l’heure, aucun de ces prisonniers ou presque n’a été libéré, le pouvoir étant très prudent en la matière. Mais des procédures légales ont été lancées en vue de les amnistier.

« M. Mirzioïev souhaite valoriser l’islam ouzbek, hanafite – à savoir la plus ancienne des quatre écoles de droit musulman et de jurisprudence, qui relève d’une tradition d’interprétation non littérale du Coran et qui est plus axée sur la morale et les valeurs spirituelles que sur la seule loi, la charia », explique l’ancien ministre des Affaires étrangères Vladimir Norov. C’est dans cet objectif qu’ont été ouverts le Centre international de recherche de l’imam al-Boukhari à Samarkand et une Académie d’études islamiques à Tachkent.

Il s’agit pour l’État de se montrer le protecteur de la foi musulmane tout en l’encadrant et en la canalisant vers un islam modéré, tolérant, spirituel. Le pouvoir ouzbek semble animé par l’idée qu’il luttera plus efficacement contre la radicalisation en remplaçant la répression par une politique d’enseignement de l’islam traditionnel, autochtone. Il s’agit surtout de ne plus opposer l’État et les croyants. Le contexte de l’histoire récente est lourd : personne n’a oublié les attentats du Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO) dans les années 1990 qui ont conduit le pouvoir à glisser vers une politique hyper-répressive. Celle-ci a sans doute ensuite été pour beaucoup dans le fait que des centaines de ressortissants ouzbeks ont rejoint les rangs de Daech en Syrie et en Irak ces dernières années. Une mouvance qui comprend aussi nombre de jeunes gens qui se sont radicalisés à l’extérieur du pays, comme dans les milieux de la migration en Russie. Ces expatriés se sont fait remarquer récemment dans des attentats meurtriers à Istanbul, à Saint-Pétersbourg, à New York ou à Stockholm (9).

Dans cet esprit, des concours de récitation du Coran ont été institués ; plus de places sont accordées à ceux désireux d’effectuer le pèlerinage du hadj (passés de 5 000 à 7 000) ; les mosquées peuvent désormais utiliser des haut-parleurs pour le muezzin ; des salles de prière sont ouvertes dans des lieux publics comme les gares ou les aéroports ; les fonctionnaires ont désormais la permission de quitter leur poste le vendredi midi, etc. Le tout sur fond d’une presse plus libre d’écrire sur le sujet. En outre, 16 000 noms ont été retirés des « listes noires » concernant les individus considérés comme potentiels « extrémistes religieux musulmans ». Un millier de personnes demeureraient sur ces listes.

Cette politique a un impact colossal dans la population mais suscite des inquiétudes dans les hautes sphères de l’État. « Toute notre nouvelle politique, qu’elle soit économique, sociale, d’ouverture des médias et, bien entendu, religieuse, suppose que la situation soit gardée sous contrôle. Elle doit être accompagnée de mesures sociales visant à contenir d’éventuelles contestations qui pourraient prendre des formes radicales. C’est pourquoi, par exemple, notre ambition d’adhérer à l’Organisation mondiale du commerce doit se négocier en obtenant que l’on ne dérégule pas tout d’un coup », explique Sodiq Safoïev, le premier vice-président du Sénat ouzbek. Le maillage du territoire au moyen de la « mahalla » – « communauté » de moins de 2 000 habitants créée en 1993 d’abord pour lutter contre la radicalisation religieuse – demeure en place et permet aux structures de force du pays d’encadrer de près une liberté qu’elles n’ont pas l’habitude de voir s’exprimer.

S’ouvrir aux voisins

En politique étrangère, le nouveau chef de l’État cherche à restaurer de bonnes relations avec tous ses voisins. Islam Karimov était enfermé dans de vieilles rancunes avec à peu près tous ses homologues d’Asie centrale, ce qui ne faisait qu’accentuer la fermeture du pays. M. Mirzioïev, déterminé à sortir de cet isolement, s’est empressé peu après son accession au pouvoir d’effectuer des voyages dans les autres républiques centrasiatiques.

Sa visite officielle au Kirghizstan, début septembre dernier, a été présentée comme « historique ». Elle « semble avoir dépassé toutes les attentes concernant le renforcement des relations bilatérales. Il s’agissait de la première visite d’un président ouzbek depuis dix-sept ans », rappelle le site web francophone Novastan (10). Ce déplacement à Bichkek a été l’occasion de régler quasi définitivement la très sensible question de la délimitation des frontières entre les deux pays. Voilà une vingtaine d’années, en effet, que les échauffourées sont régulières le long des 1 170 km de celles-ci. La situation est particulièrement tendue depuis les pogroms anti-ouzbeks qui ont secoué le Sud kirghize en 2010. Douze des quinze postes-frontières avaient alors été fermés par Tachkent. « Les effets concrets de l’accord se sont immédiatement fait sentir. Des milliers de citoyens ouzbeks et kirghizes, des deux côtés de ladite frontière, se sont rendus à la réouverture du principal point de passage entre les deux pays », notait Novastan quelques jours après la visite.

L’économie a également été au coeur des entretiens entre Mirzioïev et son homologue Almazbek Atambaïev (en poste de 2011 à 2017). Il y a été question des échanges bilatéraux, très faibles mais qui avaient déjà doublé dans les six premiers mois de 2017 par rapport à la même période de 2016. La mise en place de co-entreprises a aussi été envisagée. La volonté de l’Ouzbékistan d’en créer vient peut-être du fait que Bichkek fait partie de l’Union économique eurasiatique (UEE), espace douanier commun créé à l’initiative de la Russie (11), et qu’un rapprochement avec les entreprises kirghizes pourrait offrir aux sociétés ouzbèques un meilleur accès à ce grand marché alors que le pays ne fait pas partie de l’UEE. Surtout, M. Mirzioïev a surpris son monde en proposant que l’Ouzbékistan s’implique dans le développement des grands projets hydroélectriques du Kirghizstan. Ceux-ci, et spécialement celui de Kambarata-1, d’une capacité de 860 mégawatts, faisaient jusqu’à présent l’objet d’une féroce opposition de la part de Tachkent, si bien qu’on a pu évoquer, dans un passé récent, des risques d’escalade militaire (12).

Cette menace de « guerre de l’eau » en Asie centrale a été au coeur de la visite, encore plus historique, que le numéro un ouzbek a rendue au Tadjikistan les 9 et 10 mars dernier. Là aussi, il a parlé d’ouverture de nouveaux postes-frontières et d’accords économiques. Mais le plus marquant, c’est qu’il a donné son accord de principe à la construction du barrage hydroélectrique de Roghoun, appelé à devenir le plus haut du monde. Invoquant les inconvénients que l’ouvrage provoquerait pour l’agriculture de son pays, Islam Karimov avait tout fait pour s’y opposer : blocage des trains transportant des matériaux pour sa construction ; mesures de rétorsion (il avait, par exemple, cessé d’approvisionner le Tadjikistan en gaz) ; lobbying auprès des institutions financières internationales, etc. Cette approche, on s’en doute, n’avait nullement contribué à sortir les Tadjiks de la crise énergétique qu’ils traversent depuis la chute de l’URSS (13). M. Mirzioïev, lui, a proposé que l’Ouzbékistan s’associe au projet et cherche avec Douchanbé des solutions pour que le projet bénéficie aux deux pays. Les visites au Kazakhstan et au Turkménistan ont été moins spectaculaires mais ont été animées par la même volonté de créer une atmosphère de dialogue et de règlement des problèmes pratiques qui, jusqu’alors, freinaient les échanges économiques.

Redevenir un acteur régional

Au début des années 1990, l’Ouzbékistan était considéré, à Washington et à Moscou, comme le pivot de la région. Mais la fermeture du pays, les risques d’instabilité générés par la politique ultra-répressive de M. Karimov, sa stagnation économique, l’ont fait oublier au profit du Kazakhstan voisin, en plein boom pétrolier. Là encore, Chavkat Mirzioïev tente d’inverser la tendance. L’un des moments forts de cette nouvelle politique a été l’organisation à Tachkent, le 27 mars dernier, d’une conférence diplomatique consacrée à l’Afghanistan dans le cadre du « Processus de Kaboul » (14).

Tachkent n’avait plus pris une telle initiative diplomatique depuis une vingtaine d’années. Le président afghan Ashraf Ghani a fait le déplacement et plus de vingt-cinq délégations y ont assisté, parfois représentées à très haut niveau. Étaient notamment présents Federica Mogherini, la haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, ainsi que les chefs de la diplomatie russe, pakistanaise et turque. « Tachkent a une vraie expérience en matière de dialogue avec toutes les parties au conflit en Afghanistan, y compris les talibans. C’est nous qui avions initié en 1997 le groupe de contact 6 + 2, sous l’égide des Nations unies », nous rappelle l’ancien ministre des Affaires étrangères Vladimir Norov, déjà cité.

Pour Tachkent, au-delà de ce coup habile qui permet au pays de se replacer sur la scène diplomatique internationale, il s’agit aussi de s’impliquer dans plusieurs grands dossiers géopolitiques. « L’Afghanistan est pour nous de première importance. Premièrement, parce que ce pays fait partie de l’Asie centrale, la région au coeur de laquelle nous nous trouvons. Deuxièmement, parce que la pacification de l’Afghanistan constitue pour nous une solution à notre enclavement. L’Ouzbékistan est le seul pays au monde à être doublement enclavé : il nous faut franchir deux frontières pour atteindre une mer ouverte. Cela a pour notre économie un coût énorme que nous estimons à 20 % du PIB. Par exemple, un container met plus de vingt jours pour atteindre un port de la mer Baltique, alors que s’il passait par l’Afghanistan et l’Iran, trois jours suffiraient ! D’où notre projet consistant à construire une ligne de chemin de fer entre les deux villes afghanes de Mazar-i-Charif, qui est reliée à notre territoire, et de Hérat qui, elle, est reliée à l’Iran. Enfin, troisièmement, la paix en Afghanistan est une question sécuritaire cruciale. Aujourd’hui, il y a une menace de résurgence de Daech dans cette partie du monde ; le trafic de drogue ne faiblit pas (la dernière récolte de pavot en Afghanistan a même constitué un record) ; et toutes sortes de commerces illicites transitent par la région », explique le premier vice-président du Sénat ouzbek M. Safoïev.

Politique multivectorielle toujours

Cette volonté de redevenir un acteur régional illustre le désir ouzbek de reprendre en main son propre destin – ce à quoi l’isolationnisme d’Islam Karimov avait tourné le dos de facto. En même temps, M. Mirzioïev conserve de son prédécesseur l’idée d’une politique étrangère mutivectorielle, tournée vers divers pôles et cherchant à contrebalancer les grandes puissances les unes par les autres. « La politique de notre président est encore en cours d’élaboration. Mais l’on voit déjà qu’elle se formule autour de l’idée que l’Asie centrale, et l’Ouzbékistan en son centre, doit être une zone de collaboration entre les grandes puissances, globales et régionales, et non pas une zone de confrontation », note le politologue Vladimir Paramonov, directeur du think tank Central Eurasia.

D’où le maintien de la politique dite des « trois non » d’Islam Karimov : non à une base militaire étrangère sur le territoire ouzbek ; non à l’appartenance à une organisation sécuritaire multilatérale ; non à des projections militaires à l’étranger. Trois « non » qui servent d’abord à contenir l’ancienne puissance coloniale qu’est la Russie. Depuis l’arrivée au pouvoir de M. Mirzioïev, Moscou encaisse autant de reculs qu’elle engrange d’avancées. Le départ de l’ancien patron du SNB Inoyatov a fait perdre aux Russes un allié de poids dans le pays. Côté militaire, Tachkent continue certes de diversifier ses achats – des contrats ont récemment été signés avec les Turcs -, mais ne remet pas en cause les monopoles russes dans l’aéronautique ou la défense anti-aérienne. Dans le secteur de l’énergie, la Russie conserve également une part importante du gâteau. Au final, on peut dire que la relation entre Tachkent et Moscou est renforcée sans être privilégiée. Selon une pratique bien établie dans la plupart des États post-soviétiques, tout l’art consiste à contrebalancer poliment l’influence de Moscou. Sachant que l’on pense qu’en cas de problème, comme une contestation populaire du pouvoir, on pourra compter sur Moscou pour aider les autorités en place à conserver les rênes du pays.

M. Mirzioïev s’est rendu du 15 au 18 mai à Washington. En septembre dernier déjà, à l’occasion de l’Assemblée générale de l’ONU, il était arrivé aux États-Unis avec des propositions concrètes visant à développer les relations économiques bilatérales. « Tachkent est bien consciente de l’énorme influence de Washington sur les institutions financières internationales, en particulier la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et la Banque asiatique de développement », lit-on dans une analyse de l’Atlantic Council (15). Mais, au-delà de l’économie, il s’agissait aussi de bénéficier du soutien américain à la réinsertion de l’Ouzbékistan dans la géopolitique régionale.

La Chine et l’Europe tiennent également une grande place dans la politique étrangère qui se formule à Tachkent. Pour ce qui concerne la Chine, sachant le contrepoids géopolitique à la Russie qu’elle peut représenter et les capacités financières qui sont les siennes aujourd’hui, la nouvelle administration ouzbèque cherche à s’insérer dans les projets de nouvelles Routes de la soie mis en oeuvre par Pékin. Quant à l’Europe, bien qu’éloignée, elle fait partie de la sphère d’intérêt de M. Mirzioïev qui veut à la fois s’appuyer sur elle pour réinscrire son pays dans les grands mouvements du monde et attirer de solides investissements dans son pays. « Les pays européens sont surtout importants pour l’Ouzbékistan en matière d’accès aux nouvelles technologies et aux standards modernes. Mais il faut bien souligner que l’influence économique de l’Europe s’accompagne souvent d’une demande de respect de ses valeurs politiques, ce qui peut représenter un obstacle pour Tachkent qui est encore loin de celles-ci », observe Akhmed Rakhmanov, chercheur associé au Centre d’études de sécurité régionale (crss.uz) et rédacteur pour l’Ouzbékistan de Novastan.

En guise de conclusion…

On ne peut être qu’étonné par l’ampleur et la profondeur des réformes que M. Mirzioïev a entreprises depuis son arrivée à la présidence en décembre 2016. Qui aurait imaginé, il y a deux ans seulement, la fin du protectionnisme économique et le retour à la convertibilité de la monnaie nationale ? Qui aurait rêvé de lire un jour de véritables articles de presse ? Qui aurait songé voir une politique religieuse qui encourage l’islam à s’épanouir ? Qui aurait cru que les relations avec le Tadjikistan ou le Kirghizstan voisins se seraient aussi vite améliorées ? À bien des égards, ces réformes semblent entraîner le pays vers une ouverture, dans tous les sens du terme, qui ne peut que bénéficier à ses 32 millions d’habitants et à l’Asie centrale tout entière. Mais le pays revient de si loin que le processus comprend aussi sa part de risques. M. Mirzioïev semble avancer sûr de lui, sûr que son idée est la bonne : si le peuple devient plus riche, le pays n’en sera que plus riche et plus puissant. Une idée révolutionnaire en Ouzbékistan. Les réformes entreprises par M. Mirzioïev vont donc devoir être scrutées du fait de l’importance démographique, géographique, sécuritaire ou stratégique du pays. De leur réussite dépendent les équilibres de la région et le jeu qu’y pratiquent les grands acteurs extérieurs, qu’il s’agisse de la Russie, des États-Unis ou de la Chine.

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