La Croix : L’Ukraine dans l’attente de la reconnaissance de « son » Église

Version longue d’un article publié le 31/08/2018 par La Croix.

Alors que le patriarche russe Cyrille se rend en Turquie pour empêcher la reconnaissance d’une Eglise orthodoxe ukrainienne, l’Ukraine envisage déjà les implications de ce qui serait une décision historique.

 

Réparation d’une injustice historique, victoire géopolitique majeure ou schisme catastrophique : sous des auspices différents, l’Ukraine attend fiévreusement l’annonce par le patriarcat œcuménique de Constantinople de l’autocéphalie de l’Église orthodoxe ukrainienne. Cette autocéphalie, une reconnaissance officielle de l’existence d’une l’Église orthodoxe ukrainienne canonique, ne serait plus qu’une question de jours, affirme-t-on à Kiev. Nicholas Denysenko, professeur en théologie et spécialiste de l’Histoire religieuse ukrainienne estime de son côté que « rien n’est certain, mais je dirais que les chances que l’Église ukrainienne obtienne l’autocéphalie n’ont jamais été aussi importantes ». Le patriarche russe Cyrille doit lui se rendre ce vendredi en Turquie pour tenter de convaincre le patriarche Bartholomée de ne pas accorder l’autocéphalie à l’Église orthodoxe ukrainienne.

Visions différentes

Dans les églises de Kiev, le sujet monopolise les conversations. Le ton est plutôt lugubre à Makariyevskaya, une avenante église en bois construite en 1897 aux abords de la capitale. « Au moment de la révolution du Maïdan, nous avons décrété un tabou sur les questions politiques, pour ne pas diviser les fidèles » explique le père Vladislav, prêtre du patriarcat de Moscou. « Aujourd’hui nous craignons que cette décision renforce ces divisions, alors que nous devrions nous réunir. » En contrebas, dans le quartier historique du Podil, le prêtre Oleksandr, du patriarcat de Kiev, voit les choses différemment : « Regardez l’Albanie » remarque-t-il calmement. « 2 millions d’habitants, et ils ont leur propre Église orthodoxe. Comment l’Ukraine et ses 40 millions d’habitants pourraient ne pas avoir la même chose ? »

Les répercussions d’une autocéphalie de l’Église orthodoxe ukrainienne sont incertaines mais potentiellement considérables pour les près de 30 millions de fidèles orthodoxes ukrainiens aujourd’hui divisés entre les Églises du Patriarcat de Moscou (encore la seule officiellement reconnue), de Kiev, et de la moins importante Église autocéphale ukrainienne. Si le Patriarcat de Moscou contrôle la majorité des paroisses (12 000, contre environ 5 000 pour le Patriarcat de Kiev), l’Église ukrainienne gagne en popularité depuis les années 2000 : seulement 12% de la population s’en revendiquait à l’époque, contre près de 29% aujourd’hui, d’après un sondage de l’institut « Centre Razumkov ».

Mais si la question est évoqué depuis les années 90, la révolution de 2014 a, dans le pays, donné un coup de fouet à cette revendication. « L’annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass ont changé les choses » affirme Oleg Matous, un universitaire de 52 ans, en sortant de la Cathédrale Saint-Volodymyr de Kiev. « Les différences théologiques, on peut toujours en discuter, mais là on parle de guerre ». L’autocéphalie de l’Église orthodoxe ukrainienne ne certes fait pas tout à fait l’unanimité : d’après un sondage effectué en juillet par le « International Republic Institute » (un think-tank américain), 39% des Ukrainiens se déclaraient en faveur, 29% opposés, et 32% refusait de répondre.

Toujours devant la Cathédrale Saint-Volodymyr, la question est souvent évacuée d’un « il n’y qu’un seul Dieu » tandis que Evgueni, 27 ans, affirme qu’il ne « [s]’intéresse pas à ces histoires ». « Ma fille a été baptisée au patriarcat de Kiev » continue-t-il. « Pas par principe, mais parce que je savais que le prêtre était un type bien. »

Une question politique autant que religieuse

Mais le soutien au mouvement autocéphale a largement dépassé la sphère religieuse pour devenir en Ukraine une question d’identité autant que de sécurité nationale. Le sujet a ainsi figuré en bonne place dans le discours du président Poroshenko célébrant l’indépendance du pays le 24 août. Celui-ci a décrit l’obtention de l’autocéphalie comme « similaire au renforcement de notre armée, à la protection de notre langue et à notre lutte pour rejoindre l’UE et l’OTAN » et critiqué le patriarcat de Moscou « qui prie pour l’agresseur russe ».

« Il y a une volonté de l’Ukraine de se dégager de la sphère d’influence russe, et il est évident que le patriarcat de Moscou est un vecteur de cette influence » analyse Cyrille Bret, maître de conférence à Sciences-Po et spécialiste des questions internationales.

Mais l’autocéphalie aurait aussi des allures de plongeon dans l’inconnu pour l’Ukraine. Les principales incertitudes tournent autour de la nécessaire unification du Patriarcat de Kiev et de l’Eglise autocéphale ukrainienne, de la nomination du Patriarche d’une Église autocéphale et surtout, des futures relations entre celle-ci et le Patriarcat de Moscou. Pas question de l’interdire, ont précisé les autorités. Mais les sujets de dispute sont nombreux et pourraient se cristalliser autour de la question du contrôle de lieux de cultes tels que les monastères Laure de Potchaïv et Laure des Grottes de Kiev, véritables symboles de la naissance de l’orthodoxie slave. Le Patriarche Filaret a affirmé début aout que ces deux monastères, aujourd’hui gérés par le Patriarcat de Moscou, « reviendraient à l’Église ukrainienne » autocéphale dès celle-ci déclarée. Il est ensuite revenu sur ses propos en démentant vouloir « saisir des monastères ».

Des intellectuels et des religieux s’activent déjà pour « créer des plateformes de dialogue », explique le père Georges Kovalenko, mais reconnaissent qu’un travail de longue haleine pourrait les attendre. Minée de conflits potentiels, la question de la coexistence de deux Églises orthodoxes autocéphales sur le territoire ukrainien reste pour l’heure suspendue à la décision du Patriarcat œcuménique.

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