La Croix : Atmosphère de purge dans le Donbass séparatiste

Version longue d’un article publié dans l’édition du 13/09/2018 de La Croix.

La mort du leader séparatiste Alexandre Zakhartchenko a entrainé la chute de plusieurs figures influentes au sein de l’auto proclamée République populaire de Donetsk. Le nouveau dirigeant a annoncé la tenue d’élections en novembre.


Visage à moitié brûlé et bras droit recouvert de bandages, Alexandre Timofeev, fraîchement arrivé à Moscou le 5 septembre, tente de faire bonne figure en posant pour une photo. Le 30 août, il était encore le puissant « ministre des revenus » de l’auto proclamée République populaire de Donetsk (DNR), cette enclave séparatiste dans la région ukrainienne du Donbass. 24 heures plus tard, il devenait le survivant miraculé de l’explosion qui a coûté la vie à Alexandre Zakhartchenko, depuis 2014 à la tête de la DNR. Encore quelques jours et le voilà exilé dans la capitale russe, victime des luttes de pouvoir au sein de la république séparatiste.

L’assassinat de Zakhartchenko a déclenché à Donetsk un vaste remaniement aux airs de purge. Dmitry Trapeznikov, qui succéda pour une brève semaine à Zakhartchenko comme président de la DNR, a lui aussi payé sa proximité avec l’ancien homme fort de Donetsk : il est remplacé le 7 septembre par Denis Pouchiline, une figure du mouvement séparatiste depuis ses débuts. Pouchiline va vite et renvoie le même jour six ministres avant d’annoncer des élections pour le 11 novembre. Timofeev, déjà à Moscou, est lui accusé le lendemain dans un média porte-voix du régime d’avoir illégalement saisi près de 10 millions d’euros d’actifs.

Une accusation tardive tant la mainmise de Zakhartchenko et de ses proches sur les entreprises les plus lucratives du Donbass –mines de charbon, notamment– tenait du secret de polichinelle… au point d’être vu comme l’une des raisons possibles de sa mort. « Zakhartchenko était trop avide » explique Mark Galeotti, un chercheur britannique spécialiste des services de sécurité et du monde criminel russe. «  Mais je suis convaincu qu’un assassinat de ce type n’aurait pas pu avoir lieu sans une sorte de « feu vert » de Moscou ». La Russie dément toute implication dans la mort de Zakhartchenko et y voit plutôt la marque des services de sécurité ukrainien : le 10 septembre, le FSB annonçait ainsi avoir arrêté dans la région de Smolensk un membre de l’Etat Islamique qui, aux dires du service de sécurité russe, aurait été recruté par le renseignement ukrainien pour assassiner un « leader séparatiste » vivant dans la région. A Donetsk, les autorités locales avaient annoncés quelques heures après la mort de Zakhartchenko avoir arrêté un « groupe de saboteurs ukrainiens », mais n’ont depuis offert aucune nouvelle information à leur sujet.

Un dirigeant plus docile

Denis Pouchiline, le nouveau dirigeant de la république séparatiste, présente un profil différent de l’impétueux Zakhartchenko. Alors que ce dernier devait sa notoriété à sa participation au conflit contre l’Ukraine à l’été 2014, une notoriété sur laquelle il s’appuyait depuis en apparaissant systématiquement en uniforme, Pouchiline s’est toujours cantonné au domaine politique. Une caractéristique qui, pense Nikolaus von Twickel, un analyste observant la situation dans le Donbass pour l’ONG allemande « Civic Monitoring », pourrait en faire un interlocuteur plus acceptable pour Kiev : « Contrairement à Zakhartchenko, Pouchiline n’a pas de sang sur les mains, si on peut le dire comme ça. »

Mais son caractère ferait aussi les affaires de Moscou, suspecté d’avoir joué un rôle direct dans sa nomination : « Pouchiline est le genre de type que vous pouvez poser devant le Kremlin en lui disant d’affirmer qu’il est peint en vert, et il le fera. Il est très docile, ce qui n’était pas le cas de Zakhartchenko, ses relations avec Moscou étaient beaucoup plus compliquées ». « Pouchiline est un politicien » abonde Mark Galeotti, « pas seulement en termes géopolitiques mais aussi en terme du monde de la pègre locale. Ce n’est pas un parrain, c’est un négociateur ».

Sa présidence n’est officiellement que temporaire, des élections devant se tenir en novembre. Celles-ci, déjà condamnées par Kiev et l’UE comme contraire aux accords de paix signés en février 2015, ne devraient néanmoins pas offrir un grand suspense : pour le politologue ukrainien Andreï Miseliouk, l’objectif est avant tout pour la Russie « de montrer à l’Ukraine qu’elle ne contrôle pas son propre territoire ». Une situation qui dure depuis plus de quatre ans maintenant et qui, de l’avis général, ne semble pas prête de changer.

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