Le Figaro : Le rêve géorgien de Mme Zourabichvili

Article publié dans le Figaro le 27 octobre 2018

(version originale)

Celle qui fut diplomate française pourrait être élue dimanche présidente de la République caucasienne.

Salomé Zourabichvili est tout à son rêve géorgien. À 66 ans, cette Parisienne aux cheveux noirs de jais née dans une famille d’émigrés ayant fui le bolchevisme dans les années 1920 déroule son programme présidentiel dans un géorgien plein d’archaïsmes et lâche des coups à des adversaires qu’elle traite en ennemis.

Ce 28 octobre, elle pourrait l’emporter dès le premier tour, face à vingt-deux autres candidats dont deux ou trois sont connus. «J’ai terminé ma carrière dans la diplomatie française et internationale. Être présidente serait l’aboutissement d’un parcours qui n’est devenu politique que parce que j’ai voulu aider ce pays, notamment à faire sa mutation européenne», nous explique-t-elle, faisant allusion à sa nomination au poste de ministre des Affaires étrangères de Géorgie, en mars 2004. Jacques Chirac avait donné son consentement à son jeune homologue géorgien, Mikhaïl Saakachvili, alors qu’elle était ambassadeur de France à Tbilissi depuis peu. L’aventure à la tête de la diplomatie géorgienne ne durera que dix-neuf mois, ses rivaux de l’équipe dirigeante ayant obtenu sa tête.

Après avoir échoué à s’imposer dans l’opposition, elle renonce à la politique en 2010 et retrouve l’ONU où elle coordonne un groupe d’experts travaillant sur les sanctions contre l’Iran. Mais après la défaite d’un Saakachvili dont elle a fait sa bête noire, elle revient en Géorgie et poursuit son rêve. L’oligarque Bidzina Ivanichvili règne désormais sur la république caucasienne de 3,7 millions d’âmes. Elle partage avec lui sa détestation de l’ancien Président, qualifiant volontiers son régime de « totalitaire »… oubliant que c’est par une défaite dans les urnes et sans violence que celui-ci a abandonné son fauteuil en 2013.

La haine de Saakachvili, qu’Ivanichvili semble aussi entretenir pour plaire à une Russie où il a fait fortune, a peut-être aidé Mme Zourabichvili à obtenir le soutien du « Rêve géorgien », le parti de l’oligarque. Certes, elle n’était pas le choix initial d’Ivanichvili, mais la fonction étant honorifique depuis les amendements constitutionnels de 2017, celui-ci a décidé fin juillet de ne pas présenter pas de candidat à la présidentielle pour éventuellement en soutenir un d’indépendant. Dès lors, un boulevard s’ouvrait devant elle, qui renonce à la citoyenneté française du coup.

La campagne électorale est rude. Pas une semaine sans polémique. Comme celle où elle s’attire les foudres de l’église, orthodoxe, après s’être demandé de quel droit les clercs ont investi le Parlement à l’occasion de la discussion d’un projet de loi visant à autoriser la culture de cannabis à des fins d’exportation. Ou encore comme celle déclenchée le 6 août lorsqu’elle affirme que « c’est la Géorgie » (Saakachvili) qui a déclenché la guerre de 2008 avec la Russie. « Elle est naïve en pensant qu’on aurait pu empêcher Poutine de nous envahir, qu’il aurait suffit de lui parler sagement. Lui-même avait promis dès février 2008 de donner une leçon non pas à la Géorgie mais à l’occident tout entier au moment de la reconnaissance du Kosovo », rappelle un diplomate géorgien.

On reproche aussi à Mme Zourabichvili de ne jamais questionner la gouvernance d’Ivanichvili, qui « tient » le pays sans occuper de position officielle. « La série de révélations de ces dernières semaines, faites par des personnages qui se sont sentis trahis par l’entourage d’Ivanichvili dans des arrangements qu’ils avaient passés avec lui, ne font  que confirmer que le petit cercle autour de M. Ivanichvili vit au-delà de la loi et dans l’impunité, que la corruption et le racket sont de retour, que le Parquet la Justice sont manipulés », déplore Eka Gigauri, la directrice de Transparency International à Tbilissi. Reste à savoir si les « rêves géorgiens » de Mme Zourabichvili et de M. Ivanichvili seront longtemps compatibles, et si celui de l’un ne deviendra pas le cauchemard de l’autre.

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