Le Figaro : En Arménie, Nikol Pachinian candidat pour parachever la «révolution de velours»

Article publié dans Le Figaro le 9 décembre 2018

Le premier ministre par intérim est crédité de 67 % des intentions de vote à la veille des législatives.

À Erevan

Mercredi soir, toute l’Arménie était devant le petit écran. Pour la première fois de son histoire, l’ancienne République soviétique organisait un vrai débat télévisé. Avec son plateau tout en revêtements brillants et saturé de lumière, ses animateurs télé sur leur trente-et-un, ses promesses faites la main sur le cœur et ses prises de bec. Trois heures et demie de débat entre les têtes de liste des onze principaux partis et alliances politiques en lice pour les législatives du 9 décembre, où les 105 députés du pays seront élus. «Ça, c’est déjà une révolution. Je l’ai regardé jusqu’au bout. Et tout le monde l’a regardé ici. Ce pays change, je vous le dis moi», se réjouit Hayk, un boucher du quartier populaire d’Erebouni, à Erevan.

Hayk, prenant à témoins ses clients, a aimé la prestation de Nikol Pachinian, le héros de la « Révolution de velours » du printemps dernier et désormais premier Ministre (par intérim). « Un vrai boxeur », s’esclaffe le boucher qui note que son « porte-monnaie reprend peu à peu des couleurs grâce à Nikol, avec les prix de produits comme le sucre qui ont déjà baissé depuis que les monopoles ont été cassés ». Il est vrai que Pachinian, sûr du raz-de-marée qui s’annonce en sa faveur (les sondages créditent sa formation de 67% des intentions de vote), est tout à son aise dans la joute verbale, surtout lorsqu’il s’agit de pourfendre le représentant du parti de « l’ancien régime », Viguen Sarkissian. Et le tribun de vanter son bilan : finie la corruption, oubliées la fraude électorale, vive la réduction du taux de certaines taxes et l’augmentation des allocations pour lutter contre la pauvreté.

« Les premiers effets de sa politique se font sentir. Les Arméniens attendent maintenant que les infrastructures, comme les routes ou les adductions d’eaux soient rénovées et que des mesures sociales soient prises pour les aider, la misère étant grande dans le pays », note Sos Avetissian, 74ème sur la liste de l’alliance « Mon pas » conduite par M. Pachinian. Pour le jeune homme, qui a fait partie du petit noyau d’amis venus des ONG qui a pensé la « révolution » d’avril et mai derniers, « cette élection va d’abord permettre d’institutionnaliser le mouvement porté par Pachinian, quand bien même il était soutenu par l’immense majorité du peuple ».

Cette « institutionnalisation » est cruciale pour nombre d’activistes de la société civile arménienne, si dynamique depuis une quinzaine d’années. « Pachinian aime à dire qu’à travers lui c’est le peuple qui gouverne. Il personnalise la politique, parle de démocratie directe et non via les institutions, dépeint les choses en noir et blanc, évite les questions qui fâcheraient le peuple », déplore Isabella Sargsian, une activiste de tous les combats qui estime nécessaire qu’ONG ou journalistes restent, pour une partie d’entre eux du moins, hors du gouvernement pour y constituer un contre-pouvoir. « Ce n’est qu’à cette condition que notre révolution sera réussie », ajoute-elle.

Nikol Pachinian lui promet que les choses vont désormais s’accélérer, après avoir plus ou moins stagnée puisque le parti de l’ex Président Serge Sarkissian est parvenu à garder le contrôle du Parlement jusqu’à cet automne malgré un soutien populaire au plus bas. « On va maintenant pouvoir mettre en place une politique efficace et cohérente. On va continuer à nettoyer la gouvernance de nos prédecesseurs, assainir le budget, améliorer le climat d’investissements. Ce sera d’autant plus facile que les oligarques ne seront plus au Parlement, il y en avait une vingtaine jusqu’à présent », explique Artak Manoukian, le conseiller économique du Premier ministre.

Certains reprochent à M. Pachinian de faire de la politique « sans ism », comme il aime lui-même à le répéter. « Son absence d’idéologie, fait qu’il est trop dans la communication à mon goût, traite les problèmes à la surface. Mais ce qui est sûr, c’est que cette nouvelle génération qu’il représente ne pense pas comme celle qui vient d’être chassée du pouvoir, post-soviétique, et qu’en cela c’est déjà un changement irrémédiable », relève le politilogue Alexander Iskandarian.

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