Orient XXI : Moscou s’interroge sur le retrait américain de Syrie

Article publié sur “Orient XXI” le 11 janvier 2019

Photo : © Kremlin.ru

Le retrait annoncé des 2 000 soldats américains présents en Syrie a été accueilli à Moscou positivement, mais avec un certain scepticisme. Et les responsables russes s’interrogent sur les étapes suivantes de la crise syrienne et aussi sur sa place dans leurs relations avec les Etats-Unis.

Si les États-Unis « ont choisi de retirer leurs troupes, c’est la bonne décision ». Voilà ce que déclarait Vladimir Poutine le 20 décembre 2018 à l’occasion de sa grande conférence de presse annuelle. À vrai dire, ces mots viennent conclure un propos du chef de l’État russe soulignant que l’armée américaine n’avait aucune base légale pour justifier sa présence en Syrie, ni résolution des Nations unies ni invitation des autorités légitimes syriennes. Mais au-delà de cet argument « juridique », dont le maître du Kremlin ne s’était pas embarrassé pour les interventions russes en Géorgie (2008) ni en Ukraine (2014), la phrase de Poutine révèle d’autres dimensions en creux : doute quant à la réalité du retrait américain — confirmé par Donald Trump, qui ajoutait quelques jours plus tard qu’il sera « progressif » —, réalités du terrain qui montrent que ce n’est pas forcément qu’une bonne nouvelle, ou encore que la Russie perd du coup un prétexte pour négocier avec les États-Unis, alors que cette volonté était au cœur de la décision de s’engager en Syrie en 2015.

ÉVITER UNE GUERRE POUR « L’HÉRITAGE AMÉRICAIN »

Vue de Moscou, l’annonce du 23 décembre de Donald Trump de retirer les 2 000 soldats américains de Syrie n’est donc pas perçue en noir et blanc. Mais, rappelle Max Souchkov, responsable de la page « Russie/Moyen-Orient » d’Al-Monitor, « Moscou plaidait depuis longtemps pour le départ américain. (…) ». En outre, la décision de Trump va en théorie dans le sens voulu par le Kremlin : « Ses prétentions à s’attribuer la victoire deviennent encore plus crédibles et l’intégrité du régime de Bachar Al-Assad plus probable à l’avenir. Moscou se retrouve maintenant véritablement au centre des négociations pour un règlement politique du conflit », relève Vladimir Frolov, spécialiste de la politique étrangère de la Russie.

(…)

GÉRER LA QUESTION KURDE

Manœuvrer entre Damas et Ankara, c’est d’abord gérer la question kurde, notamment au nord-est de la Syrie, à l’est de l’Euphrate où les Américains soutiennent les Unités kurdes de protection du peuple (YPG). « C’est délicat pour Moscou parce qu’il faut prendre en compte les intérêts souvent contradictoires de Damas et d’Ankara. Avec la Turquie, la volonté de s’écouter est bel et bien là : Ankara accepte de discuter de la transition politique syrienne selon les termes définis par la Russie, tandis que Moscou prend en compte les impératifs sécuritaires turcs »,insiste Semenov.

« La Turquie cherche à agir selon un schéma basé sur l’expérience de ses opérations militaires en Syrie : Bouclier de l’Euphrate et Rameau d’olivier. Mais la situation est autre cette fois en ce sens que les Forces démocratiques syriennes, dans lesquelles les YPG jouent le rôle principal, n’ont jamais prôné le renversement d’Assad. Cela donne à Moscou de l’espace pour négocier. La Russie continue d’insister pour que les Kurdes prennent leur part au processus politique. Une nouvelle étape dans les relations entre Damas et les Kurdes, qui a débuté après l’annonce du retrait américain, ouvre la voie à une résolution du problème kurde avec Damas, sans que cela se fasse au détriment de la Turquie », explique Amour Gadjiev, spécialiste de la Turquie à l’Institut d’études orientales de Moscou. (…)

PRÉSENCE-ABSENCE DE WASHINGTON

Le retrait américain de Syrie ouvre aussi des questions concernant les autres acteurs du conflit. « Ce retrait fait que les dernières poches du groupe État islamique ne pourront être éliminées que par les Iraniens et les Russes, Damas n’étant pas en mesure de le faire. Téhéran pourrait donc encore gagner en influence », spécule Frolov. « Les États-Unis seront peut-être moins absents qu’on ne le dit. Ils essaieront de rester dans le jeu via l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte. Ces pays pourraient être les garants de la préservation d’une certaine autonomie des Forces démocratiques syriennes, une fois que les territoires qu’ils contrôlent seront passés sous le contrôle de Damas. On peut d’autant le penser que ce sera pour l’administration Trump un moyen de contrer les forces iraniennes chiites », ajoute Kirill Semenov.

Le retrait américain est donc autant une chance qu’un risque pour Moscou. Peut-être était-ce le seul moyen d’apparaître à la fin des fins comme l’artisan clé de la paix en Syrie. Mais le chemin sera encore long avant de parvenir à un règlement politique digne de ce nom, le pari du maintien d’Assad au pouvoir semblant encore un obstacle pour ce faire, comme l’admettent en off bien des commentateurs informés à Moscou.

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