Grand Reportage RFI: En Lettonie, dénouer les sacs de la Tcheka

S’il faut certes tourner la page, cette publication soulève, pour certains, encore plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.

Grand Reportage diffusé sur RFI, le 10/01/2019

Le 21 décembre dernier, les noms de plus de 4 000 anciens agents du KGB ont été publiés sur le site internet des archives nationales lettones. La décision de les rendre public avait été adoptée quelques mois plus tôt par le Parlement, mettant ainsi un terme à plusieurs années de tergiversation sur le devenir de ces documents restés en partie en Lettonie à la chute de l’Union soviétique en 1991. Ces quatre dernières années, la question de leur devenir s’était faite de plus en plus pressante. La transformation de la maison du coin, l’ancien siège du KGB en musée, puis les aveux de collaboration d’un poète reconnu ont relancé les débats. Néanmoins, ces révélations ne font pas l’unanimité. S’il faut certes tourner la page, cette publication soulève, pour certains, encore plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Dénouer les sacs de la Tcheka, la Lettonie dévoile les archives du KGB. C’est le grand reportage de Marielle Vitureau – à écouter ici

Au carrefour entre la rue Brivibas, la rue de la Liberté et la rue Stabu, la rue des poteaux, la circulation ne s’arrête jamais. Le beau bâtiment bleu ciel rénové à l’angle des deux rues pourrait passer pour un énième joyau architectural de la capitale lettonne. Mais la maison du coin, comme les Lettons l’appellent, a une histoire bien plus sordide. Pendant 50 ans, de la Seconde guerre mondiale à 1991, quand la Lettonie était occupée, le KGB, la police politique de l’Union soviétique, régnait sur le sous-sol et les cinq étages. 

Depuis 2014, le bâtiment, se visite. 

Les arrestations pouvaient avoir lieu la nuit au domicile, mais aussi en plein jour sur le lieu de travail, à l’école. Parfois les gens étaient poussés dans des voitures, quand ils se trouvaient dans des rues un peu plus calmes, et ils étaient emmenés ici. 

Dans le dédale des cellules, le récit de la guide Ieva Rozenberga glace les visiteurs. 

Les gens arrivaient dans la grande cour. Les lourdes portes en fer se refermaient immédiatement pour que les passants ne puissent pas comprendre ce qui se passait derrière elles. Tout de suite après la guerre, les cellules étaient bondées. De 22h à 6h00, les prisonniers pouvaient soi-disant dormir. Mais les gardes venaient les chercher pour les interroger, ils lançaient aussi de fausses alertes. Tout pour maintenir les gens effrayés. 

170 000 personnes ont été victimes de la répression soviétique en Lettonie. Aucune famille n’a été épargnée, celle de Lolita Cigane non plus. Cette députée a travaillé dans le comité parlementaire qui a formulé la proposition de loi pour publier les noms des agents. 

Elle nous donne rendez-vous dans un autre haut lieu de la topographie du KGB à Riga : l’hôtel Latvija. A l’époque soviétique, c’était l’unique hôtel ouvert aux étrangers.

Mon mari est un Letton de la diaspora. Ses parents se sont réfugiés à l’étranger après la seconde guerre mondiale. Quand il a eu 13 ans, il est venu en visite avec sa mère et sa grand-mère et il logeait dans cet hôtel. Le KGB a confondu mon mari avec un autre membre de la famille qui portait le même nom et qui leur avait rendu visite. Ils ont forcé la porte de la chambre et ont cherché cette personne dont le père avait été homme politique en vue avant la guerre et pour cela il était suspect.  Quand ils ont compris que deux personnes portaient le même nom et qu’il s’agissait juste d’un enfant avec sa grand-mère, ils se sont calmés, puis ils sont partis. 

Pour déporter, arrêter, surveiller ces dizaines de milliers de personnes,  il fallait presque tout autant d’agents. Entre 1953, année de la mort de Staline et 1991, les historiens en dénombrent 24 000. Inese Dreimane, historienne au musée de l’occupation, qui gère le bâtiment du KGB. 

Les agents étaient partout, à l’école, dans les usines, les équipes sportives, partout. 

Mara Zalite habite rue Vesetas, à une vingtaine de minutes du centre historique. Le grand immeuble et ses beaux appartements étaient autrefois réservés aux écrivains. Cette poétesse, née en Sibérie dans une famille de déportés, a été l’une des voix de l’indépendance lettonne. Quand elle était étudiante, le KGB, elle en riait.

Quand nous étions jeunes, nous ouvrions souvent des bouteilles, et puis quand nous avions bien bu, nous ouvrions les vide-ordure des nouveaux immeubles, et nous criions, sors de là, stupide agent. Le bruit courait qu’ils se cachaient même là. 

Mais à la fin des années 80, la police politique tente de la recruter, en vain. 

L’union des écrivains fourmillait d’agents du KGB, mais je faisais comme s’ils n’existaient pas. Un jour, j’ai une conversation avec un de ces hommes, plutôt jeune, bel homme. Il est très amical avec moi. Il me dit, Mara vous savez, le KGB n’est plus ce qu’il était, nous œuvrons dans l’intérêt de l’Etat, nous luttons contre le crime organisé. Nous venons vers vous car un de vos collègues a des problèmes, et vous êtes la seule à pouvoir l’aider.  Il me donne son nom. En effet, c’est quelqu’un que je connais. Je demande ce que je dois faire. Il me dit : vous le saurez plus tard, mais d’abord, il vous faut  signer ce papier par lequel vous vous engagez à ne pas dévoiler l’information que je vais vous donner.

Cet agent du KGB lui servira de modèle pour le personnage de Kangars, un traître, dans le livret de Lacplesis, un opéra rock, dont les airs deviendront les hymnes à la liberté des Lettons à la fin des années 80. 

Mon héros, celui qui dit, partez-tous, les vieux temps ont disparu, a été inspiré par cette conversation. Le traître se met à parler exactement comme l’agent du KGB qui voulait me recruter. Son ton est très poli. Il dit de ne pas écouter les bavardages des autres. Ils sont séniles et stupides, leurs méthodes sont arriérées. Des temps nouveaux arrivent.

Que reste-t-il aujourd’hui de cet immense réseau ? Que sont devenus les milliers de rapport écrit par les agents ? Karlis Kangeris, historien à la tête d’une commission formée en 2015 pour les étudier avant leur publication. 

On a à disposition le catalogue avec les noms des agents, environ 4 800 noms et des bandes électroniques. Il y a aussi les documents du KGB qui ont atterri aux archives nationales. Ce sont les dossiers des personnes jugées pour affaires criminelles. Mais en ce qui concerne les rapports d’activité  avec la signature des agents, ils ont tous été transportés à Moscou. 

Mais comment ces milliers cartes ont-elles pu être conservées  en Lettonie ? Le sauvetage du catalogue est plutôt rocambolesque. Sanita Jemberga, réalisatrice de Lustrum, un documentaire sur le KGB sorti en 2018 nous raconte cet épisode de l’été 1991. 

Le dernier chef du KGB en Lettonie espérait de devenir le chef des nouveaux services secrets lettons. Mais deux jeunes parlementaires très fougueux ont décidé en accord avec les militaires lettons à l’extérieur ont décidé que c’était le moment idéal d’occuper le bâtiment du KGB, car les dossiers allaient soit être brûlés, soit transportés à Moscou. Mais en fait, les dossiers de travail des agents avaient été envoyés à Moscou dès la fin des années 80. La situation est que nous avons les noms, mais nous ne savons pas ce que les agents ont fait. 

A l’indépendance, seulement 4 grandes figures du KGB ont été jugées et deux d’entre elles se sont suicidées. D’autres personnalités ont avoué, comme Georgs Andrejevs, ministre des Affaires étrangères. En 1994, une loi interdit aux anciens collaborateurs du KGB d’occuper certains postes de la fonction publique. La publication des noms est une question récurrente. Par deux fois, Vaira Vike Freiberga, alors présidente, met son veto en 2006. Les réticences ont été nombreuses et pendant longtemps. Lolita Cigane. 

Il y a eu de nombreuses personnes qui ont collaboré avec le régime soviétique ou qui avaient été adoubés par lui, et ne voulaient pas le révéler. L’opposition était très forte en particulier dans les années 90. Ces gens étaient au faîte de leur carrière et pour rien ils n’auraient voulu voir leur statut social remis en cause. Rien n’aurait pu les faire céder. 

Qu’est-ce qui a donc changé le 4 octobre 2018, quand la Saeima, le Parlement letton a adopté cette loi. Lolita Cigane.

La génération politique montante s’éloigne de plus en plus de cette période. Nous sommes de plus en plus neutres. De toute façon, nous n’avions pas d’autres choix. Nous étions en train de nous empoisonner à petit feu. Certaines personnes ont avoué, se sont justifiées, d’autres ont tout nié, d’autres se sont encore empêtrées dans leurs mensonges. Il fallait crever l’abcès. 

Pour consulter ces documents sur le site des archives nationales lettones, il faut donc s’enregistrer. A ce jour, plus de 37 0000 personnes ont créé un compte. Il ne s’agit pas d’une banque de données, donc pour trouver un nom, il faut faire défiler toutes les cartes. Gints Zelmenis, archiviste, donne un exemple de ce qui est publié. 

Sur la carte, on voit le nom de l’agent et son nom de code. Là il s’agissait de Margeris Vitolinsh, fils d’Ivan. Toutes les cartes sont rédigées en russe, mais la plupart des agents étaient des Lettons. Le pseudonyme de cet agent était Tankiste. Il avait travaillé pendant la guerre, puis ensuite il a aidé le KGB dans sa lutte contre la résistance anti-soviétique.

Vitolins est l’un des agents les plus connus. Mais parmi ces cartes, on trouve surtout un panorama des années 80 en Lettonie avec des noms plus familiers : celui d’un ancien premier ministre, un cardinal catholique, des intellectuels et beaucoup de quasi-inconnus. Valdis Klisans, auteur d’une histoire de la Lettonie ne veut pas consulter ces noms. Il a peur de pouvoir trouver son père sur la liste, à cause d’un malheureux concours de circonstances. 

Mon père Arvids Klisans était un musicien connu dans l’Union soviétique. C’était le roi du cor. Il voyageait avec l’orchestre symphonique de Moscou. Il avait un ami qui jouait du cor comme lui. Ils résidaient ensemble lors des voyages. Lors d’un voyage, cet ami de Moscou lui a proposé d’aller dans une échoppe dans la banlieue de Stockholm. Une fois à l’intérieur, le vendeur a dit, oh mais vous êtes monsieur Klisans, je suis Zusmanis, je suis aussi letton, je joue aussi du cor. C’était une surprise pour mon père, mais son collègue russe était stupéfié, car les deux parlaient letton. Il a considéré que mon père était un agent suédois. Une fois de retour, mon père était sous le choc. Il a dit, c’était ma dernière tournée. Il avait compris que le KGB était au courant, et il a été obligé d’écrire un rapport sur cet incident. 

De 1995 à 2008, Indulis Zalite a dirigé le centre de documentation des conséquences du totalitarisme. Le catalogue des agents du KGB était sous sa responsabilité. Il sait donc qu’il contient aussi les noms des agents qui avaient une véritable action pour lutter contre la corruption. Tous les Lettons connaissent bien l’histoire de la contrebande des fils d’argent qui affectait la qualité de leur télévision. Installé dans un fauteuil très soviétique du musée d’histoire, Indulis Zalite nous la raconte. 

Le ministère de l’intérieur couvrait de nombreuses activités illégales, comme le vol par exemple des fils d’argent utilisés dans les usines de fabrication de télévisions et de transistors pour le transporter en Occident via les ports lettons. Nous avions de très mauvais téléviseurs. Impossible de changer de chaîne, car la couche d’argent était trop fine et les contacts étaient mauvais. 

Le mélange des noms est nocif pour ce chimiste de formation, devenu historien à la faveur des luttes pour l’indépendance de la Lettonie.

Certains étaient impliqués dans des affaires justes, comme lutter contre le trafic de drogues ou la corruption dans la police, des activités classiques des services secrets, et on mélange le tout avec des agents qui tuaient les partisans lettons et des scientifiques qui ne savaient pas qu’ils étaient dans ce registre. Ce n’est pas honnête. Les naïfs vont croire que les personnes citées dans cette liste vont aller confesser à une sorte de pape politique. Oui, j’ai fait ça, oui, j’ai fait ceci. Ils peuvent raconter ce qu’ils veulent, mais impossible pour nous de vérifier aujourd’hui. Mais cela passera à la postérité et n’apportera rien de plus. 

Jointe par Skype, Una Bergmane, jeune analyste au Foreign Policy Research Institute, formule aussi quelques critiques.

C’est très bien que le catalogue soit publié, ça enlève un mystère, ça enlève la source de plein de théories de conspiration. C’est juste dommage, que la commission n’a pas pu faire un vrai travail d’analyse pour donner le contexte qui est tellement important comment lire ces archives, quelle est leur culpabilité 

A travers la fenêtre de son bureau, dans la vieille ville de Riga, Mara Sprudza, ula directrice des Archives voit le musée de l’occupation en cours de rénovation. Un gros rectangle noir posé le long du fleuve. Elle concède qu’il aurait fallu  procéder autrement. 

Nous n’avons fait qu’entrouvrir la porte. A partir du mois de mai, nous allons publier de nouveaux sur le fonctionnement des institutions, les liens entre le parti communiste et le KGB, comment les décisions étaient prises. C’est cette histoire qui doit maintenant être racontée. 

Avec les célébrations du centenaire de la Lettonie en 2018, l’Histoire avec un grand H a fait un retour puissant en Lettonie. Les livres d’histoire, les romans historiques ne se sont jamais aussi bien vendus. Mais la transmission d’une histoire qui s’éloigne de plus en plus est un véritable défi. Diana Bleiere, historienne, spécialiste de l’époque soviétique, le remarque. 

La première réaction à l’indépendance a été d’exclure cette période de notre mémoire collective. Le bâtiment du KGB parle des répressions et du fait que le régime était totalitaire et oppressif et il l’était. Il y a une contradiction entre la mémoire et les livres d’histoire. Les manuels disent que le régime était oppressif et répressif, les gens disent oui, mais nous vivions normalement, il n’y avait pas de KGB. Pour moi, je vois le danger d’une idéalisation du régime soviétique. 

Inese Dreimane y fait aussi face. Historienne au musée de l’occupation, elle doit parfois trouver des parallèles très contemporains pour faire comprendre la dureté du régime à sa propre fille.

Un jour, elle m’a demandé pourquoi je n’avais pas émigré aux Etats-Unis, si la vie était si terrible en Union soviétique. Je lui ai demandé ce qu’elle regardait en ce moment à la télévision, c’était le show américain de téléréalité des Kardashian. Je lui ai demandé si quelqu’un pouvait rentrer chez eux et les rencontrer. Elle m’a dit que non. Tout est sécurisé, il y a des gardes, des caméras. Impossible d’entrer. Comme pour nous à l’époque à l’ambassade américaine. Toute tentative désespérée de rentrer dans une ambassade étrangère aurait signifié une arrestation et une peine de prison de plusieurs années. Elle m’a dit alors, j’ai compris, j’ai bien compris. 

Dans la maison du coin, les recherches se poursuivent. Les historiens ont découvert plus de 100 traces de balles datant de 1941 dans une pièce du rez-de-chaussée. Fermé jusqu’au printemps, le musée de l’occupation qui gère le bâtiment se bat chaque année pour trouver les fonds pour l’ouvrir au public et le devenir de la maison du coin est encore un grand point d’interrogation.

Dénouer les sacs de la Tcheka, la Lettonie ouvre les archives du KGB. Un grand reportage de Marielle Vitureau avec l’aide de Ieva Pukite, à la réalisation Pierre Chaffanjon.

Leave a Reply

%d bloggers like this: