Politique Internationale: Entretien avec Igor Dodon, Président de Moldavie

Le Parti des Socialistes du Président Igor Dodon semble (très) bien placé en amont des élections législatives cruciales, le 24 février. Plongée dans la vision stratégique du chef de l’Etat.

Entretien mené en août 2018, publié dans le numéro d’hiver 2019 de la revue Politique Internationale

Photos: Niels Ackermann / Lundi 13

Chisinau surprend le visiteur par son charme provincial. Au cœur de cette capitale aux rues étroites et aux maisons de moins de trois étages, un petit hôtel particulier de la seconde moitié du XIXe siècle est devenu l’un des bureaux du président de la République. Les poêles en céramique y sont bien conservés, le jardin agréable et le personnel aimable. Voilà qui tranche avec le mélange coutumier de grandeur kitsch et de sévérité que l’on rencontre dans d’autres administrations présidentielles de l’espace post-soviétique, de Moscou à Erevan. Quand Igor Dodon, 43 ans, apparaît par une porte de la salle de réception, c’est le sourire aux lèvres et le teint hâlé. Depuis son accession aux responsabilités le 23 décembre 2016, il préside, depuis ce petit bâtiment accueillant, aux destinées d’une importante plaque tectonique de la géopolitique européenne.

Le pays n’est pas grand : 33 846 km2, soit à peine plus que la Belgique, pour une population de moins de 3 millions d’habitants. Pourtant la Moldavie est choyée — parfois à outrance — par l’Union européenne et convoitée par la Russie. Elle panse encore les séquelles de la dislocation de l’URSS en 1991 et se cherche une voie propre face à son pays-frère, la Roumanie. Sur sa frontière Est, elle doit apaiser les inquiétudes sécuritaires d’une Ukraine déchirée par la guerre. Sans oublier l’épineux dossier de la Transnistrie, ce territoire sécessionniste, détaché de facto du pays depuis les affrontements de 1990-1992 et tenté par un rattachement à la Russie. Autant de problèmes et de défis qu’Igor Dodon entend saisir à bras-le-corps pendant son mandat qui s’étend jusqu’en décembre 2020.

Mais, pour ce faire, il lui faut gagner les prochaines élections législatives. Dans la république parlementaire qu’est la Moldavie, le président est souvent réduit à un rôle symbolique. Pour qu’Igor Dodon puisse réellement gouverner, son Parti des socialistes doit remporter un nombre appréciable des 101 sièges du Parlamentul (Parlement) au scrutin du 24 février 2019. Ce serait l’occasion, pour le chef de l’État, de prendre une belle revanche sur ses adversaires politiques, une large alliance de formations libérales arrivée au pouvoir en avril 2009 à la faveur de protestations populaires contre le Parti communiste, alors indéboulonnable. Igor Dodon était à l’époque ministre de l’Économie du gouvernement communiste. Regroupés sous l’étendard pro-européen, ces partis libéraux ont été souvent accusés de ne guère œuvrer pour l’intégration européenne, d’entretenir un système oligarchique de non-droit et d’encourager un climat de corruption généralisée. Pour ne citer qu’un exemple, la disparition, en 2014, d’un milliard de dollars de trois banques nationales, avait provoqué un scandale retentissant.

Discrédités, ces partis prétendument pro-européens se sont déchirés entre eux. La majorité n’est aujourd’hui composée que du seul Parti démocratique, qui se trouve sous la coupe de l’oligarque le plus puissant du pays, Vladimir Plahotniuc. L’homme, l’accusent ses détracteurs, aurait usé de méthodes douteuses pour constituer sa fortune. Il aurait recours à des procédés tout aussi peu recommandables dans sa pratique politique : complicité du système bancaire, mise au pas de la justice, contrôle des organes de sécurité, mainmise sur le Parlement et le gouvernement, instrumentalisation de la Cour constitutionnelle… Cette dernière s’est ainsi empressée de suspendre le président Dodon quand celui-ci a opposé son veto à des nominations de ministres votées par la majorité ou encore lorsqu’il a voulu préserver la diffusion de chaînes de télévision russes en Moldavie. Pour le Parti démocratique, il s’agissait de passer outre l’« opposition stérile » de la présidence. Pour le chef de l’État, ce n’était qu’un déni de démocratie. Dernier coup de force en date du Parlement : l’adoption, en juillet 2018, d’une cinquantaine de propositions de loi sans débat parlementaire. Parmi celles-ci, une réforme fiscale très critiquée qui amnistie les anciens évadés fiscaux et leur permet de légaliser des actifs douteux. Mais aussi une loi reportant les élections législatives, initialement prévues pour novembre 2018, au 24 février 2019. Une preuve, pour le président, de l’extrême impopularité d’un Parti démocratique qui chercherait à gagner du temps afin de limiter sa défaite dans les urnes.

À ces abus de pouvoir à répétition qu’il dénonce, Igor Dodon oppose un programme clair : renforcer le rôle du chef de l’État à travers une réforme de la Constitution ; assurer une véritable indépendance de la justice afin de lutter efficacement contre la corruption ; restreindre les droits des minorités sexuelles afin de ne pas brusquer le corps traditionnel de la société chrétienne orthodoxe ; respecter la diversité ethno-culturelle du pays en garantissant les droits linguistiques de chacun, en particulier des russophones ; réintégrer la Transnistrie sécessionniste au sein d’un État réformé, voire fédéralisé ; définir une position de neutralité vis-à-vis des grands acteurs de la région et, donc, cesser d’envisager une hypothétique intégration dans l’Union européenne ou dans l’Otan.

Les idées d’Igor Dodon trouvent un écho particulièrement favorable à Moscou où il se rend régulièrement pour s’afficher en compagnie de Vladimir Poutine. Le Moldave ne cache pas son admiration pour l’homme fort du Kremlin. À Chisinau et au-delà, il est même affublé de l’étiquette de « pro-russe ». Ses adversaires politiques le qualifient d’« instrument du Kremlin » qui chercherait à renier les accords de coopération avec l’Union européenne et les États-Unis pour se rapprocher de l’Union économique eurasiatique pilotée par Moscou. Le président balaie ces insinuations d’un revers de la main : il n’est ni pro-russe ni pro-européen mais seulement pro-moldave, affirme-t-il.

Francophone, c’est dans un français un peu chantant qu’il entame notre interview, avant de poursuivre dans un russe mieux maîtrisé.

Photo: Niels Ackermann / Lundi 13

Sébastien Gobert — Monsieur le Président, les élections législatives étaient prévues pour novembre 2018. Elles ont été reportées au 24 février 2019. Vous souhaitez, naturellement, que votre formation politique, le Parti des socialistes, les remporte…

Igor Dodon — Je vous coupe : ce n’est pas moi qui le souhaite, mais le peuple moldave !

S. G. — Il n’empêche. En tant que président, vous devriez a priori vous tenir en retrait de la politique politicienne. Or vous êtes très impliqué dans la campagne. Pourquoi est-il si important, pour vous, de gagner ces élections ?

I. D. — Regardez la situation dans le pays. Le président, votre serviteur, est le premier chef de l’État de la République de Moldavie à avoir été élu au suffrage universel. Le Parlement et le gouvernement sont, eux, contrôlés par un parti d’une autre tendance politique, le Parti démocratique. C’est un oligarque, Vladimir Plahotniuc, qui en est le deus ex machina. Depuis neuf ans, ce parti et ses anciens alliés se sont totalement discrédités aux yeux des citoyens moldaves parce qu’ils ont été impliqués dans de multiples scandales de corruption et ne tiennent aucun compte des aspirations du peuple. Le président, à l’inverse, bénéficie d’un taux de popularité très élevé et de la confiance des Moldaves. Mais le gouvernement n’en a que faire. Il détient tous les leviers du pouvoir, à savoir le législatif, l’exécutif et le même le judiciaire qu’il a mis sous tutelle. Conséquence : le Parlement et le gouvernement se permettent d’ignorer le président. Certes, en vertu de la Constitution actuelle, le chef de l’État en Moldavie n’a pas les mêmes prérogatives que le président de la République française, par exemple. Il n’en demeure pas moins le garant de la souveraineté et de l’indépendance nationales, ainsi que de l’unité et de l’intégrité de la nation. C’est une fonction très importante. Or mes opposants attendent du président qu’il demeure muet. Je m’y refuse. C’est pourquoi, ces deux dernières années, depuis mon élection en décembre 2016, nous avons assisté à de nombreux conflits entre la présidence et le gouvernement.

S. G. — Vous faites référence aux suspensions temporaires de vos pouvoirs par la Cour constitutionnelle…

I. D. — Exactement. L’un des rares pouvoirs dont dispose le président est un droit de veto sur les projets de loi votés par le Parlement. Mais ce pouvoir, mes opposants ne le respectent pas. À trois reprises, ils ont forcé la Cour constitutionnelle — un autre de leurs instruments politiques — à me suspendre provisoirement, le temps de faire passer leurs projets de loi. C’est arrivé une fois en octobre 2017, parce que j’avais refusé d’avaliser la nomination du ministre de la Défense ; une fois en janvier 2018 parce que je n’avais pas accepté de nommer cinq ministres et deux vice-ministres ; et une troisième fois quelques jours plus tard, en janvier, parce que je n’étais pas d’accord avec une loi interdisant la diffusion en Moldavie de chaînes de télévision russes. Toutes ces entraves dressées devant moi étaient légales au sens strict du terme, mais parfaitement illégitimes et honteuses ! Vous le voyez : le gouvernement cherche délibérément à court-circuiter le chef de l’État.

C’est pour cette raison que je souhaite que le Parti des socialistes gagne les élections. Ma formation politique est celle qui est soutenue par le peuple en ce moment. Il faut qu’elle soit en mesure d’exercer davantage d’influence au Parlement et de former un gouvernement. J’ai créé ce parti il y a huit ans ex nihilo. Il en est maintenant à plus de 50 % d’intentions de vote. Les sondages sont formels : les citoyens veulent que les socialistes arrivent au pouvoir. Ils décideront le 24 février. Si le Parti des socialistes obtient la majorité, alors le président pourra travailler main dans la main avec le Parlement et le gouvernement.

S. G. — Une fois que cette symbiose sera établie au sommet de l’État, quelles seront vos priorités ? Quelle est votre ambition pour la Moldavie ?

I. D. — Permettez-moi d’abord de rappeler le bilan de l’équipe sortante. Ces neuf dernières années, le gouvernement a été composé de partis qui se prétendent pro-européens mais qui n’en ont que le nom. Derrière un discours d’intégration européenne et de respect des valeurs communautaires, ils n’ont fait que servir les intérêts de quelques oligarques. Le gouvernement n’a jamais cherché à améliorer la vie des Moldaves. L’économie est moribonde. La corruption s’est généralisée. Les prises de position pro-européennes de l’exécutif n’ont été, la plupart du temps, que des positions anti-russes. Je pense, pour ma part, que la Moldavie doit être un pays neutre. Nous avons besoin d’une relation équilibrée avec les Européens, les Russes et nos autres partenaires. En Moldavie, c’est ma conviction, le président ne peut pas être pro-européen ou pro-russe. Il doit être pro-moldave. Il en va de même pour la majorité parlementaire et le gouvernement.

S. G. — Vous avez évoqué la corruption. Elle est endémique en Moldavie, qui se trouve au 122e rang sur 180 pays dans le classement 2017 de l’ONG Transparency International. Quelle est votre solution pour combattre ce fléau ?

I. D. — Ma solution, c’est le rétablissement d’une véritable justice dans ce pays. Aujourd’hui, le système judiciaire est sous la coupe de Vladimir Plahotniuc. Cet oligarque contrôle le Parti démocratique, environ 55-60 députés au Parlement et la plupart des institutions de l’État. Et il empêche la justice de fonctionner normalement. Pourrait-on imaginer un tel cas de figure dans un pays européen civilisé ? Tous ceux qui ont abusé du système devraient répondre de leurs actes devant la justice — qu’ils soient président, premier ministre, député, oligarque, homme d’affaires… Personnellement, je suis convaincu que nous pouvons arriver à rétablir l’indépendance et l’impartialité du système judiciaire. Ne serait-ce que parce que si Vladimir Plahotniuc contrôle beaucoup de choses en Moldavie, il y a une institution, en tout cas, qui n’est pas à sa botte : le président.

S. G. — Concrètement, que comptez-vous faire d’un personnage comme Vladimir Plahotniuc ?

I. D. — En tant que président, je ne peux pas me prononcer sur le sort de Vladimir Plahotniuc ou de qui que ce soit d’autre. Je ne peux pas décider qui envoyer en prison ou qui libérer. C’est à la justice de trancher. Le problème, je le répète, c’est qu’il n’y a pas de système judiciaire indépendant en Moldavie. C’est pourquoi, une fois de plus, il est si important que ma formation gagne les élections : elle bâtira une nouvelle justice, équitable, équilibrée, transparente et incorruptible.

S. G. — Vous avez déclaré que la Moldavie a besoin d’un patriote fort, comme l’est Vladimir Poutine en Russie. Mais le patriotisme n’est-il pas en berne dans votre pays ?

I. D. — Le principal problème de la Moldavie, c’est que de nombreux Moldaves en sont partis. Notre pays est indépendant depuis 27 ans ; au cours de cette période, un tiers de la population a émigré. Au début des années 1990, nous étions plus de 4,5 millions. Aujourd’hui, nous sommes moins de 3 millions. Pourquoi ? Parce que les citoyens de ce pays et, en particulier, les jeunes ne voient pas d’avenir pour la Moldavie et n’envisagent pas leur propre avenir en Moldavie. Cette vision des choses est évidemment destructrice pour le sentiment patriotique. Soyons clairs : je n’accuse pas ces citoyens de ne pas être des patriotes. Je dis juste que le pays ne leur a pas donné la possibilité de l’être à cause de la corruption, des problèmes économiques, de l’impotence de la justice… Comme vous le voyez, on revient toujours aux mêmes problèmes fondamentaux. Comment enrayer cet exode ? Oui, le pays a besoin d’un leader fort qui rétablira l’ordre, qui prendra des mesures décisives contre la corruption, qui créera les conditions de la croissance économique afin de prouver aux Moldaves qu’ils peuvent travailler ici. En se découvrant des perspectives d’avenir en Moldavie, le peuple, ipso facto, deviendra patriote. Je me réfère, à cet égard, à l’exemple de Vladimir Poutine en Russie : depuis qu’il est arrivé au Kremlin, il a fait en sorte que les Russes croient de nouveau à la force et à la crédibilité des institutions. Je pense qu’il est possible d’en faire de même en Moldavie. Je veux que les citoyens de mon pays se remettent à croire dans le futur de l’État moldave.

S. G. — Et ce leader patriote fort, c’est vous ?

I. D. — Ce n’est pas à moi de décider. Je voudrais, bien sûr, être cet homme. Mais c’est au peuple qu’il appartient d’évaluer mon action.

Niels Ackermann / Lundi 13

S. G. — Une autre possibilité attire beaucoup de monde en Moldavie : c’est l’union avec la Roumanie, ce qui permettrait de rétablir les frontières d’avant-guerre. La Roumanie est en pleine expansion, portée par les fonds structurels européens. Une union pourrait offrir de nouvelles perspectives aux Moldaves…

I. D. — J’oppose à cette idée un non catégorique. Une union avec la Roumanie, cela veut dire une guerre civile ici. Ce qui implique que le sang coule de nouveau. C’est comme cela que le conflit a éclaté avec la Transnistrie. Plus de 70 % des Moldaves sont contre l’idée d’une union avec la Roumanie. Dans certaines régions, comme le nord, la Gagaouzie ou la Transnistrie, cette opposition monte jusqu’à 90 %. À Chisinau, la capitale, plus de 60 % des habitants sont contre ! Si un dirigeant politique met cette question sur la table, ce sera la guerre civile. Les partisans de ce projet font valoir que la Moldavie a appartenu à la Roumanie dans l’entre-deux guerres. Mais il leur faut aussi reconnaître que cette époque n’a pas été la meilleure de notre histoire ! De fait, la Moldavie a beaucoup souffert au cours de de cette période. Je vous le dis tout net : une union avec la Roumanie ne peut pas être une solution à nos problèmes. La solution doit être une solution moldave avant tout.

S. G. — Le drapeau officiel de la Moldavie, fait de trois bandes verticales bleue, jaune et rouge, est identique à celui de la Roumanie, à ceci près que les armoiries de la Moldavie figurent au centre. En mars 2012, vous avez initié un référendum pour remplacer ce drapeau par la bannière historique de la principauté de Moldavie, composée d’une bande rouge au-dessus d’une bande bleue, à l’horizontale, avec une tête de taureau au centre. Êtes-vous toujours favorable à un changement de drapeau officiel ?

I. D. — Non. Le drapeau actuel est celui de la république de Moldavie depuis déjà 27 ans. On ne peut envisager un quelconque changement. Mon initiative visait plus à ce qu’une loi reconnaisse l’existence du drapeau historique. Dans de nombreux pays, les deux étendards sont exhibés côte à côte. Pourquoi pas ici ? La Moldavie a été fondée en tant qu’État en 1359, il y a 660 ans. Je rappelle en passant que la Roumanie n’est apparue en tant qu’État qu’en 1859, soit 500 ans plus tard. C’est pour marquer cette ancienneté que je pense qu’il devrait être possible de présenter le drapeau historique à côté du drapeau officiel de notre république.

S. G. — Comment réintégrer la Transnistrie ? L’ensemble des dirigeants politiques moldaves ont tenté, depuis la fin de la guerre en juillet 1992, de résoudre ce conflit. Personne n’a réussi…

I. D. — Ils ont échoué pour de mauvaises raisons politiciennes. Mettre fin à ce conflit serait bien plus simple que de résoudre n’importe quelle autre situation de guerre dans l’espace post-soviétique. Nous parlons régulièrement avec les représentants de la rive gauche du Dniestr — c’est ainsi que l’on dénomme la Transnistrie ici. Nous avons des intérêts communs. Nous avons des citoyens moldaves là-bas. D’une rive à l’autre, il n’y a pas de clivages religieux ou linguistiques comme cela peut être le cas ailleurs. D’ailleurs, saviez-vous que l’équipe de football de Tiraspol, la capitale de la Transnistrie, évolue dans le championnat de Moldavie ? Elle l’a remporté plus d’une fois et représente même la Moldavie dans la Ligue des Champions européenne. Je rencontre régulièrement le chef en place à Tiraspol, Vadim Krasnoselski. Il n’y a pas d’opposition de principe entre nous. Nous avons récemment reconnu une série de diplômes universitaires transnistriens et réglé une série de questions concernant les écoles roumanophones en Transnistrie. Tiraspol a également garanti l’accès des agriculteurs moldaves à leurs terres situées sur son territoire… C’est pourquoi j’estime qu’il serait assez simple de résoudre ce conflit. Mais pour en arriver là, il nous faut conduire de multiples séances de négociations. Vous savez que des pourparlers se font dans le cadre du format « 5+2 » qui regroupe les États-Unis, la Russie, l’Ukraine, l’Union européenne et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), ainsi que la Moldavie et la Transnistrie. Je suis convaincu que ces négociations peuvent constituer un bel exemple de succès diplomatique entre l’Occident et la Russie, pour peu que les uns et les autres souhaitent marquer un cran dans la détente de leurs relations.

S. G. — Si c’est aussi simple que cela, en avez-vous parlé à vos partenaires internationaux ?

I. D. — Bien sûr ! C’est une de mes missions principales. Mais il me faut les convaincre que le moment est venu de régler cette question. J’en ai déjà discuté plusieurs fois avec Vladimir Poutine. J’en ai évidemment parlé aux représentants européens et, en particulier, français. J’ai eu la chance de rencontrer le président Emmanuel Macron à l’occasion de la finale de la Coupe du Monde de football à Moscou, le 18 juillet 2018. Nous avons eu l’occasion de parler plus avant au sommet de la Francophonie, à Erevan, en Arménie, le 11-12 octobre ou le 11 novembre en France où j’ai été invité pour la commémoration des cent ans de la fin de la Première Guerre mondiale. Ce qui est évident, c’est que la solution doit être le fruit d’un compromis entre toutes les parties, afin que chacun y voie son intérêt et puisse le présenter comme un succès. C’est là que se trouve la clé.

S. G. — Il y a quelques années, en tant que chef du Parti des socialistes, vous vous étiez prononcé en faveur d’une fédéralisation de la Moldavie qui permettrait de réintégrer la Transnistrie à moindres frais et, aussi, de conférer un statut plus autonome à la Gagaouzie. Cette option est-elle encore sur la table ?

I. D. — Les mots sont secondaires. J’ai compris que ce terme de « fédéralisation » fait peur à beaucoup de monde. Or ce n’est pas la manière dont on désignera la solution — fédération, statut spécial ou autre — qui importe. L’essentiel, c’est de savoir ce que l’on va mettre dans la composante politique de cette résolution. Quelles compétences aura Chisinau ? Quelles compétences aura Tiraspol ? Pour atteindre cet objectif, il ne faut pas arriver à la table des négociations avec un concept pré-défini. Il faut s’asseoir, écouter chaque partie et dégager une solution commune.

S. G. — Mais foncièrement, avez-vous changé d’avis ? Êtes-vous toujours favorable à une fédéralisation ?

I. D. — J’ai travaillé sur ce concept en tant que chef du Parti des socialistes il y a déjà plusieurs années. Beaucoup de choses ont évolué depuis. Je le répète : il faut garder l’esprit ouvert et ne pas se focaliser sur des termes qui ne font que détourner l’attention des vrais problèmes.

S. G. — En tout cas, une éventuelle réintégration de la Transnistrie est liée à un certain nombre de défis. Entre autres, celui de la facture énergétique. Depuis les années 1990, Tiraspol se sert en gaz naturel en pompant dans le gazoduc en provenance de Russie — et cela, sans payer. La facture est, en effet, adressée au destinataire final du gazoduc, c’est-à-dire à la Moldavie. La dette est pour l’instant en suspens. Ni Chisinau ni Tiraspol n’entendent la régler. Mais une réintégration de la région sécessionniste impliquera automatiquement un règlement de cette question. D’où une lourde charge financière pour la Moldavie…

I. D. — Pas nécessairement. Il est vrai que l’on dit que la Transnistrie a une dette importante envers le fournisseur russe de gaz, Gazprom : elle s’élèverait à environ 6-7 milliards de dollars. Mais cette somme est due, en réalité, à l’opérateur moldave, MoldovaGaz, qui réclame cet argent pour, ensuite, rembourser Gazprom. Or Gazprom est l’actionnaire majoritaire de MoldovaGaz, à hauteur de 51 %. Ce n’est donc pas à l’État moldave de payer cette dette puisqu’il s’agit du solde d’impayés qu’une entreprise succursale doit à sa maison-mère. À travers les négociations politiques, nous résoudrons cette question.

S. G. — Je suppose que ces négociations peuvent être facilitées par le fait que vous êtes un ami proche de Vladimir Poutine…

I. D. — J’aimerais être considéré comme tel ! Mais je ne peux pas me qualifier d’ami de Vladimir Poutine. Il n’y a que quelques rares personnes qui peuvent se dire ses véritables amis. Pour ma part, je suis seulement de ceux qui ont une bonne relation avec le président russe.

Version imprimée de l’entretien

S. G. — De nombreux observateurs estiment que Vladimir Poutine a l’ambition de redonner à son pays une dimension impériale. Or la Moldavie fait partie de l’« étranger proche » de la Russie, selon la formule consacrée. Compte tenu du conflit séparatiste transnistrien dans lequel le Kremlin est directement impliqué et au vu de ses actions passées en Géorgie et en Ukraine, Vladimir Poutine ne vous fait-il pas un peu peur ?

I. D. — Tout ce dont vous parlez, ce sont des constructions politiques imaginées par ses opposants. Je vois les choses différemment. De toute façon, je n’ai pas à me prononcer sur le sort d’autres pays. La Moldavie a ses propres problèmes et je ne veux pas me risquer à prendre position sur les problèmes des autres ou à m’ingérer dans leurs problématiques internes. Je ne peux que constater l’existence de conflits entre différents États. Mais c’est à eux de les résoudre. Ce que je peux vous dire, c’est que je prie Dieu pour qu’aucun parti politique n’arrive au pouvoir à Chisinau avec la volonté de reprendre la Transnistrie par la force. Nous avons vu ce qu’une telle approche a donné en Géorgie, quand le gouvernement a tenté de récupérer l’Ossétie du Sud en 2008. Il faut apprendre des déboires des autres pays et ne pas reproduire les mêmes erreurs.

S. G. — Vous dites ne pas vouloir vous exprimer sur les affaires internes d’autres pays. Permettez-moi tout de même de vous poser cette simple question : la Crimée appartient-elle à l’Ukraine ou à la Russie ?

I. D. — La position du président moldave et celle du gouvernement de la Moldavie sont claires : nous n’avons pas reconnu que la Crimée s’était détachée de l’Ukraine. La Moldavie en tant qu’État ne peut se le permettre, pour une raison évidente : la Transnistrie est, elle aussi, une région qui a fait sécession ; or Chisinau n’a jamais reconnu cette sécession. Sur toutes nos cartes officielles, dans nos discours d’État, la Crimée fait toujours partie de l’Ukraine.

S. G. — Pourtant, le président ukrainien Petro Porochenko a réclamé, fin août 2018, une « position ferme de la part de nos voisins moldaves ». Vos assurances ne semblent donc pas si évidentes que cela à Kiev… D’ailleurs, pendant votre campagne présidentielle, en novembre 2016, vous aviez constaté que la Crimée était de facto rattachée à la Russie. Avez-vous changé d’avis ?

I. D. — Vous m’avez demandé ma position en tant que président. Je réponds en tant que président.

S. G. — Vous vous êtes prononcé à plusieurs reprises pour un rapprochement avec l’Union économique eurasiatique (UEE) lancée par Vladimir Poutine en 2014. Celle-ci comprend un volet économique, notamment une union douanière, et un volet politique, qui est considéré par beaucoup comme un alignement sur les positions de Moscou. Les analystes politiques estiment généralement qu’un rapprochement avec cette structure est incompatible avec une démarche d’intégration européenne. Souhaitez-vous que votre pays adhère à l’UEE ?

I. D. — La question ne se pose pas en ces termes. Depuis 2014, la Moldavie est engagée avec l’Union européenne dans un Accord d’Association. Celui-ci est en voie d’application, les réformes suivent leur cours, et il est hors de question de remettre ce processus en cause. Tant que l’Accord d’Association et l’Accord de libre-échange qu’il comprend seront en vigueur, la Moldavie ne pourra pas rejoindre l’Union eurasiatique et son union douanière. Il reste que, comme je l’ai déjà souligné, il est bon pour la Moldavie d’équilibrer ses relations internationales. À mon initiative, nous avons demandé, le 24 mai 2018, un statut d’observateur au sein de l’Union eurasiatique. Mais nous n’en sommes pas membres. Nous continuons à appliquer l’Accord d’Association avec l’UE et, dans le même temps, nous sommes observateurs au sein de l’UEE. Ce n’est pas incompatible.

S. G. — Si votre Parti des socialistes remporte les élections législatives à venir, peut-on envisager une suspension de l’Accord d’Association au profit d’une adhésion à l’Union eurasiatique ?

I. D. — Le président de la République de Moldavie ne décide pas seul du sort de l’Accord d’Association. J’ai moi-même émis des réserves sur cet Accord, notamment pour ce qui concerne certains domaines économiques. Je ne crois pas que notre marché soit suffisamment préparé à l’application de toutes les dispositions de ce texte. Mais ce ne sont pas des positions de principe, plutôt des points de discussion. Là encore, il convient de s’asseoir autour d’une table, de discuter, de dégager une position constructive et d’aller de l’avant.

S. G. — Votre réponse concerne l’Accord d’Association. Mais quelle est votre position sur la libéralisation du régime des visas qui permet depuis avril 2014 aux citoyens moldaves de voyager librement à travers les 26 États de l’espace Schengen ? Étant donné l’émigration massive dont souffre la Moldavie, n’êtes-vous pas de ceux qui voudraient revenir sur cette libéralisation ?

I. D. — Au contraire. J’estime que cet aspect de l’Accord est très bénéfique pour la Moldavie. Il est vrai que, dans d’autres pays, la possibilité donnée aux citoyens de voyager librement en Europe grâce au système Schengen a pu représenter un problème : leurs habitants en ont massivement profité pour partir travailler et habiter ailleurs. Mais en Moldavie l’émigration battait déjà son plein avant la décision d’avril 2014 que vous avez évoquée. Et pourquoi ? Parce que des milliers de Moldaves avaient reçu des passeports roumains, en raison de la politique de nationalité de Bucarest. Ils s’en sont servi pour partir vers les pays européens il y a déjà plusieurs années. Aussi la libéralisation du régime des visas Schengen accordée par Bruxelles ne change-t-elle rien à la situation de l’émigration. J’irai même jusqu’à dire qu’elle donne plus de valeur à la citoyenneté moldave car, désormais, nos citoyens n’ont plus besoin de disposer du passeport d’un autre pays pour voyager facilement en Europe.

Chi?in?u, Moldova, 22 august 2018. Igor Dodon, President of Moldova since 23 December 2016. © Niels Ackermann / Lundi13

S. G. — De votre discours se dégage une analyse nuancée qui tranche avec votre image de président pro-russe et eurosceptique. Vous pensez donc que l’intégration européenne a des effets positifs sur la Moldavie ?

I. D. — Tout dépend ce que l’on entend par intégration européenne. L’intégration de l’acquis communautaire, la modernisation de l’économie et de nos infrastructures sont des apports fondamentaux pour la Moldavie. Je partage nombre des valeurs européennes et je pense qu’elles doivent s’appliquer ici. Mais pas toutes. Par exemple, je ne suis pas d’accord avec la tolérance maximale dont bénéficient les minorités sexuelles dans certains pays de l’UE. Un tel laxisme ne correspond pas à nos valeurs. Nous sommes un pays chrétien orthodoxe. En revanche, pour ce qui concerne l’indépendance de la justice, la lutte contre la corruption, la réforme de l’administration publique et divers autres secteurs, je suis évidemment favorable à ce que représente l’UE.

S. G. — Pour poursuivre sur cette question et pour revenir sur le sujet des drapeaux, on ne voit derrière vous, dans cette salle, que le drapeau moldave. À l’époque de votre prédécesseur, Nicolae Timofti, le drapeau de l’Union européenne était installé aux côtés de celui de la Moldavie. Vous avez décidé de l’enlever. Le symbole n’est-il pas parlant ?

I. D. — Dans une salle de réception du chef de l’État, il ne peut y avoir que le drapeau officiel de l’État. La Moldavie est membre de plusieurs organisations internationales et associée à des dizaines d’autres. Nous n’allons pas commencer à afficher les drapeaux de toutes ces organisations ! Et nous allons d’autant moins accrocher le drapeau de l’UE ici que la Moldavie, dois-je seulement le rappeler, n’est pas membre de l’UE. De mon point de vue, le fait que le drapeau européen apparaisse sur les façades de nombreux bâtiments à Chisinau ou dans les rassemblements politiques de mes adversaires politiques relève tout simplement de la profanation des symboles de l’Union. Vous trouverez un drapeau européen au-dessus de la porte de certains procureurs de la république : cela ne les empêche pas de demander des pots-de-vin et de rendre une justice sélective ! C’est de la profanation. Un diplomate européen en poste à Chisinau, dont je tairai bien évidemment le nom, m’a confié qu’il partageait le même avis. Il estime que le drapeau bleu étoilé ne devrait apparaître que sur les bâtiments de l’UE et sur les ambassades des États membres.
Ce sont les partis au pouvoir depuis neuf ans qui ont perverti ces symboles. À cause d’eux, les Moldaves ne croient plus dans l’intégration européenne. J’étais ministre de l’Économie en 2009, l’année où les communistes ont quitté le pouvoir. Le soutien en faveur de l’intégration européenne était alors de 73 %. Aujourd’hui, il est de 43 % ! Il a pratiquement baissé de moitié alors que, toutes ces années, des gouvernements prétendument pro-européens ont été à la tête du pays. L’Union européenne nous a donné la libéralisation du régime des visas, l’Accord d’Association, une zone de libre-échange, des milliards d’investissements, de l’aide sans conditions. Mais les gens ne croient plus dans l’intégration européenne. Le gouvernement a profané l’idée même d’une politique pro-européenne, à commencer par ses symboles. Si je n’arbore dans cette salle de réception que le drapeau de la Moldavie, c’est par respect pour le drapeau européen.

S. G. — Selon vous, la Moldavie doit-elle, un jour, devenir membre de l’Union européenne ?

I. D. — Je pense que la Moldavie ne deviendra pas membre de l’Union européenne. Et, de fait, je pense que la Moldavie n’en a pas besoin. Ce qu’il faut, c’est assimiler ici les valeurs européennes, faire du commerce avec l’UE, être un bon voisin de l’UE, ne pas lui créer de problèmes. L’UE a ses propres soucis. Elle a du mal à définir ses objectifs, à savoir où elle veut aller. Alors il faut faire une pause dans les projets d’adhésion. Il nous faut rétablir de bonnes relations avec la Russie et nos autres voisins, et conforter une position neutre qui ne privilégie personne en particulier. Il nous faut convaincre l’Ouest et l’Est de nous aider à régler la question de la Transnistrie. Et, dans dix ans, nous verrons où nous en sommes, où en est l’Union européenne, comment a évolué la Russie. Je dis dix ans, mais ce peut être quinze, vingt ans… Le moment venu, nous organiserons des référendums et nous déciderons nous-mêmes de notre avenir.


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