Le Figaro : Le difficile chemin vers la paix dans le Haut-Karabakh

Article publié dans Le Figaro le 5 mars 2019

Divisés depuis le conflit de 1992-1994, l’Arménie et l’Azerbaïdjan affichent leur volonté de « préparer les peuples à la paix »

Sur la place d’armes récemment réasphaltée, les nouveaux conscrits répètent pour la cérémonie de serment au drapeau du Haut-Karabakh. Le même étendard que celui de l’Arménie avec ses bandes horizontales rouge, bleue et orange, mais barré du côté droit par un chevron blanc en zigzag symbolisant tant la séparation d’avec la mère patrie
que le désir de s’y unir. Roulement de tambour, « marche »… le pas est hésitant,
le fusil ne tombe pas toujours de l’épaule comme cela devrait.
Karen, 18 ans, a choisi de servir dans les rangs de « la république d’Artsakh » (nom
arménisé de la région), tout au sud du Caucase, non loin de l’Iran. « Ma famille
vit en Russie depuis quatorze ans. Je suis rentré pour faire mon service militaire, servir
ma patrie… comme mon oncle, mort pour l’indépendance du Karabakh », bredouille-
t-il. « Ils ne sont pas encore au point, mais ça vient », plaisante le lieutenant-
colonel Sargsyan, avant de nous faire visiter les salles de sport, cantines et
dortoirs de cette caserne de Stepanakert, « capitale » du Karabakh, refaite à neuf
après la guerre de quatre jours d’avril 2016, au terme de laquelle les Azerbaïdjanais
ont repris quelques centaines d’hectares dans les districts occupés par l’Arménie
autour du territoire karabakhtsi.

Un conflit où certes « l’Azerbaïdjan n’a pas voulu reprendre la province comme telle
(pour laquelle il revendique le respect de ses frontières internationales, tandis que
les Arméniens invoquent le droit à l’autodétermination pour y avoir été historiquement
très majoritaires, NDLR), mais plutôt se renforcer à la table des négociations »,
précise Richard Giragossian, directeur du Regional Studies Center, à Erevan. Et ce,
fort d’un budget militaire annuel équivalent au budget total de l’Arménie, qui elle
ne croule pas sous les pétrodollars. Depuis cette gifle, les deux cents kilomètres de la
« ligne de contact » ont été équipés de centaines de caméras et de drones, là où
avant le bruit des boîtes de conserve suspendues le long des tranchées était censé
avertir de l’arrivée de l’ennemi.

Dans les monts du Karabakh, la déclaration du 16 janvier dernier des coprésidents
du Groupe de Minsk de l’OSCE (France, Russie, États-Unis), unique format international pour assister les parties dans les négociations, où les ministres des Affaires étrangères de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie ont reconnu la nécessité de « préparer les peuples à la paix », laisse sceptique. « Notez que la déclaration reconnaît que cela bloque au niveau des sociétés… Qu’il faut “préparer les peuples”, à la paix. Ce n’est pas qu’une affaire de volonté politique. Quoi qu’il en soit, nous pensons que ce genre de déclarations est bon », explique Masis Mayilian, qui dirige la diplomatie de la république autoproclamée.

En effet, alors que depuis des années il ne se passait guère de mois sans victimes
de part et d’autre de la « ligne de contact », aucune n’est à déplorer depuis septembre
dernier. Mieux, la télévision publique arménienne a diffusé fin janvier un sujet où
des habitants de la frontière racontent leur amitié avec leurs voisins azéris avant la
guerre, tandis que les gouvernements se félicitaient qu’un reporter de Bakou vienne
en Arménie préparer des reportages. C’est inédit !
« Le changement de pouvoir à Erevan (après la « révolution de velours » d’avrilmai
2018) est un bon prétexte pour le côté azerbaïdjanais pour justifier son changement
de ton. Ce sont des pas positifs faits de part et d’autre, mais il ne faut pas s’attendre
à des changements rapides dans le processus de paix », prévient Olessya Vartanian, analyste à l’International Crisis Group. Même le très autoritaire régime azerbaïdjanais
aurait de la peine à imposer des concessions quant au statut de la province perdue,
par exemple. Même chose pour le pouvoir arménien, si légitime et soutenu qu’il soit
aujourd’hui, s’il s’agissait de rendre ne serait-ce que certains des sept districts occupés
depuis la fin de la guerre en 1994.
L’arrivée d’une nouvelle équipe dirigeante en Arménie, alors que celle-ci pèse
sur le cours des choses dans la république soeur, à laquelle elle fournit 55 % du budget
et l’essentiel de ses capacités militaires, change la donne dans les discussions avec
Bakou. « Les représentants d’Artsakh doivent être admis à la table des négociations,
avec les Azéris et nous. Notre révolution a été fondamentalement démocratique. On
doit donc être consistants. Nikol Pachinian et son gouvernement n’ont pas été élus par
les Karabakhtsis, ils n’ont pas mandat pour les représenter », explique Armen Grigorian,
le nouveau secrétaire du Conseil de sécurité de l’Arménie.
Mais pour Bakou, négocier avec les Karabakhtsis, c’est déjà comme reconnaître
l’indépendance de la république séparatiste. Pour l’heure, Erevan vient d’acheter à
la Russie quatre avions de combat Soukhoï Su-30 tandis que Bakou continue de s’offrir
l’armement le plus moderne

 

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