RFI: En Ukraine, la campagne électorale la plus virtuelle est la plus populaire

Il fuit les débats télés, les discours publics, les rassemblements de foule. C’est en ligne que Volodymyr Zelenskiy fait campagne. Et ça marche.

Intervention dans la séquence Bonjour l’Europe, sur RFI, le 15/03/2019

La campagne électorale bat son plein en Ukraine, avant le premier tour des présidentielles, le 31 mars. Une campagne très agitée par des scandales de corruption, des allégations d’achats d’électeurs, qui se retrouve dans la rue. Rallies, discours, protestations, plateaux TV… A l’exception de la campagne d’un candidat, celle de Volodymyr Zelenskiy, qui est quasi-entièrement en ligne. Et c’est le favori des sondages! Pour en parler, Sébastien Gobert depuis Kiev

Sébastien, quelle forme prend cette campagne?

C’est véritablement une campagne virtuelle, sur Internet, sur les réseaux sociaux, et sur la télévision. Volodymyr Zelenskiy est un acteur très populaire en Ukraine, et il a basé sa campagne sur une de ses séries télévisées Sluga Naroda, le Serviteur du Peuple. Il y joue un président idéal, simple, honnête, dédié à la lutte contre la corruption. La campagne du vrai Zelenskiy reprend les dialogues, les slogans, l’esthétique de la série. Et ça marche.

Ses comptes Facebook, Twitter, Instagram, Telegram et Youtube, comptent des millions de followers. Volodymyr Zelenskiy y poste lui-même son propre contenu, en publiant des vidéos réalisées avec son smartphone qui sont ensuite reprises par son équipe de campagne. Il appuie sur le côté proche du peuple, que ce soit à travers le financement participatif ou le recrutement des prochains membres de son gouvernement. Et encore une fois, ça plait. Sur son site ze2019.com, il a recruté plus de 565000 volontaires pour l’aider dans la campagne. Dans certains sondages, il a plus de 10 points d’avance sur n’importe lequel de ses concurrents.

Ses concurrents justement privilégient des plateformes plus traditionnelles, comme les discours publics ou les débats télévisés. Comment réagissent-ils par face à la campagne atypique de Volodymyr Zelenskiy?

Oui, le candidat boude tout cela, qu’il rejette comme une forme traditionnelle de la politique. Et en Ukraine post-soviétique, tout ce qui est traditionnel est perçu comme corrompu, oligarchique, opaque, et le symbole d’un échec du pays depuis des décennies. Ses concurrents, qui incarnent justement cette tradition, essaient de le discréditer comme un clown, un amateur qui manque de sérieux. La comparaison avec Coluche en 1981 est assez souvent utilisée, à tort ou à raison. Cela se traduit sur l’Internet et les réseaux sociaux, par des publicités négatives, et des fausses pages officielles qui pullulent. Pour l’instant, ça ne nuit pas à l’équipe Zelenskiy qui en prend le contre-pied: elle fournit des photos et vidéos aux fausses pages, et encourage les partisans à cliquer sur les publicités. Plus on clique, plus le commanditaire de la pub doit payer, selon le directeur de campagne Dmytro Razumkov.

Une critique plus sérieuse, c’est celle du temps de parole et du financement public de la campagne. Le Kvartal 95, le studio de Volodymyr Zelenskiy, donne de nombreux concerts, et prévoit la sortie de la saison 3 du Serviteur de l’Etat à la télé quelques jours à peine avant le 1er tour. Est-ce que cela s’inscrit dans la campagne de Zelenskiy, où est-ce du divertissement privé? La frontière est assez floue.

Et en parlant de campagne virtuelle, un des risques qui plane sur l’élection selon les autorités ukrainiennes, ce sont les cyberattaques. Y-a-t-il quelque chose de confirmé?

Oui, et en particulier les attaques venues de Russie, comme vous pouvez vous en douter. Pour l’instant, rien n’est confirmé, mais c’est pris au sérieux. L’administration de Facebook a fait décidé d’interdire les publicités payées depuis l’étranger, sachant que c’est le jour-même de l’élection que l’on peut s’attendre à des attaques sérieuses.

Mais tout dépend aussi du résultat. Si l’on considère que Moscou intervient dans des élections pour en orienter l’issue en sa faveur, et bien elle n’en a pour l’instant ni intérêt, ni besoin. Volodymyr Zelenskiy se veut le porte-voix des russophones d’Ukraine, et il est partisan d’un dialogue avec la Russie. Et tout porte à croire qu’il va être propulsé au second tour, si ce n’est au-delà.

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