BIP : Gaz : l’Allemagne entre « containment et coopération vis-à-vis de la Russie »

Entretien publié dans le BIP le 21 mars 2019

Photo : © Nord Stream 2 / Axel Schmidt

(Extraits)

Entretien avec Kirsten Westphal, spécialiste de l’énergie à l’Institut allemand pour les Affaires internationales et de Sécurité (SWP), think thank qui conseille le
gouvernement fédéral allemand et le Bundestag (chambre basse du
Parlement), décrypte pour le BIP la relation énergétique de l’Allemagne
à la Russie à la lumière des derniers développements gaziers.

À Berlin, propos recueillis par Régis Genté

BIP : Le 7 février, la France a annoncé son soutien à la « directive gaz » de la Commission européenne, menaçant ainsi Berlin d’empêcher la construction du gazoduc « russe » Nord Stream 2. Finalement, un compromis a été trouvé. Comment Berlin a-t-il perçu ce geste de Paris ?

KW : C’était tout à fait inattendu. Nous savions que la France réfléchissait à cette « directive gaz » proposée par la présidence roumaine de l’Union européenne, mais les derniers signaux observés nous laissaient penser que Paris mettrait son veto.  (…) Certains, comme l’hebdomadaire Der Spiegel, pensent que la France a voulu négocier sur d’autres sujets, notamment la possibilité d’exporter du matériel militaire.  (…)

BIP : Le compromis n’est pas encore finalisé, dites-vous. Où en est-on ?

KW : Au stade de la rédaction des projets. J’ai pu en lire une version. Le point crucial pour l’Allemagne est de rester maître de sa mise en œuvre du projet, de sa régulation. Berlin a fait une concession en ce sens qu’il a dû accepter un cadre juridique pour les pays tiers, précisément parce que ce pipeline est russe. (…) C’est sur ce point que Berlin a concédé du terrain.

BIP : Mais l’Allemagne conserve la maîtrise du tube…

KW : Exactement, c’est la concession de l’autre partie. C’est dans cet entre-deux que le compromis doit se faire, notamment concernant la nature de l’opérateur de la dernière section du pipeline. Cela ne peut pas être Gazprom. (…) C’est à présent à l’Allemagne de trouver une solution et de la faire endosser par la Commission européenne.

BIP : Dans quelle mesure les cercles dirigeants allemands sont-ils eux-mêmes divisés au sujet du Nord Stream 2 ?

KW : C’est assez simple, en fait. La division n’est pas politique. Ceux qui sont contre sont ceux qui le regardent depuis l’angle diplomatique et sécuritaire. Ceux qui sont pour le regardent du point de vue économique et énergétique. Et vous avez la position du gouvernement qui n’a pas changé : Angela Merkel soutient le projet d’abord parce que cela fait sens économiquement. Consciente des enjeux politiques et sécuritaires, la chancelière a adopté une approche de « containment » et de coopération vis-à-vis de la Russie. (…)

BIP : On a reproché à la chancelière Merkel son unilatéralisme dans le dossier Nord Stream 2, qui affaiblirait l’Europe. Pourquoi une telle approche ?

KW : (…) Là où je vois qu’en effet des critiques peuvent être formulées, c’est dans le fait que Berlin était réticente à donner plus de compétence à Bruxelles et a négligé l’Union de l’énergie. Elle a été conservatrice au sens où elle pensait que, pour construire un pipeline, il fallait un cadre juridique clair d’emblée. Vis-à-vis de la Russie, il s’agissait de l’engager aussi au point qu’une détérioration politique de ses relations avec l’Europe
puisse lui coûter très cher. (…)

BIP : Les critiques de Donald Trump contre le Nord Stream 2 visent clairement à créer de l’espace pour le GNL américain sur le juteux marché allemand. Comment cela est-il perçu en Allemagne ?

KW : Ce n’est pas nouveau. (…) Washington était déjà contre dans les années 1970 lorsque la RFA a commencé à acheter du gaz aux Soviétiques… Mais il y a autre chose : avec les sanctions du Congrès américain, plus le conflit entre Washington et Berlin au sujet des tarifs douaniers sur la machinerie et l’automobile, secteurs si vitaux pour l’économie allemande. (…)

BIP : Le Nord Stream 1 a été inauguré en 2011. Quels enseignements tirer de son histoire ?

KW : Il n’est pas question de nier que Moscou veuille contourner l’Ukraine. Mais si vous analysez ce qui s’est produit avec la construction de Nord Stream 1, vous voyez qu’il a aidé à l’intégration du marché européen du gaz (…). Certes, l’on voit que la Russie aura une part plus importante dans nos importations de gaz, c’est certainement un défi, mais d’abord en termes de régulation, sur le monopole notamment. La question est celle de la façon de contraindre Moscou à accepter des régulations qui ne lui permettront pas de faire ce qu’il veut politiquement. (…)

BIP : Quelle est la part du politique et celle du commercial dans le Nord Stream 2, selon vous ?

KW : C’est assurément très politique. Mais on néglige le commercial dans notre réflexion. (…) Pour l’Allemagne, la question est celle de la compétitivité internationale de ses produits.

BIP : Où en est la réflexion sur la future composition du mix énergétique allemand ?

KW : Nous sommes dans l’après-décision d’arrêter le nucléaire. (…) La question du volume de gaz que l’Allemagne utilisera à l’avenir dans le mix énergétique est devenue celle de la vitesse à laquelle nous serons capables de décarboner le gaz naturel.

Leave a Reply

%d bloggers like this: