BIP : Le vrai-faux départ du président Nazarbaïev

Article publié dans le BIP le 21 mars 2019

Le président du Kazakhstan a surpris le monde en annonçant sa démission ce mardi 19 mars, mais ce geste a été préparé de longue date. Noursoultan Nazarbaïev est depuis trois décennies une des grandes figures du monde du pétrole, et sans doute est-il le grand artisan de l’érection du Kazakhstan au rang des grands nouveaux producteurs d’hydrocarbures : l’ex-république soviétique d’Asie centrale représente aujourd’hui 2 % de la production mondiale de pétrole et 0,7 % de celle de gaz. C’est cet homme qui, à 78 ans et après quasiment 30 ans de règne autoritaire, a décidé de quitter son fauteuil présidentiel.

Quitter ? Pas tout à fait. M. Nazarbaïev a préparé le terrain depuis des années, s’inspirant du fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, pour passer la main tout en restant influent. Dès 2015, il s’est fait décerner le titre d’ »Elbassy », « Père de la nation », pour retenir d’importants pouvoirs après avoir quitté la fonction présidentielle. En février dernier, il a demandé au Conseil constitutionnel ce qui se passerait s’il devait quitter son fauteuil, et quels pouvoirs il pourrait retenir… Il siégera notamment au conseil de sécurité kazakh.

L’intérim est assuré par le président du Sénat, Kassym-Jomart Tokaïev, officiellement jusqu’à la présidentielle anticipée de décembre 2019. Mais tout suggère qu’il est le successeur désigné. « Tokaïev est vraiment la personne en qui nous pouvons avoir confiance pour diriger le Kazakhstan », a lancé le président sortant mardi. « Tokaïev devrait remplacer Nazarbaïev parce qu’il n’est pas un oligarque. C’est un politique qui n’appartient à aucun clan. Il a le profil recherché par Nazarbaïev, celui d’un arbitre du jeu », explique au BIP un haut-fonctionnaire kazakhstanais ayant requis l’anonymat.

M. Tokaïev, 65 ans, est un haut serviteur de l’État. Il a été Premier ministre d’octobre 1999 à janvier 2002, puis deux fois chef de la diplomatie kazakhstanaise (1994-1999 ; 2003- 2007), deux fois président du Sénat (2007-2011 et depuis octobre 2013). Mais il a aussi été vice-secrétaire général des Nations unies entre 2011 et 2013, travaillant ainsi un peu plus son profil d’homme capable de parler à l’Occident autant qu’à la Russie ou à la Chine. Car là est l’autre impératif nazarbaïévien : savoir contrebalancer l’influence de la Russie, ex-pouvoir colonisateur avec lequel le Kazakhstan partage 6 800 km de frontière, avec celle d’autres grandes puissances.

Un jeu que M. Nazarbaïev a érigé en art, avec sa politique « multivectorielle ». Pas un voyage à Washington qui n’ait été suivi d’une rencontre avec Vladimir Poutine quelque part au milieu de la steppe kazakhe ou à Moscou. Une réussite, au point que son gendre Timour Koulibaïev, le « Monsieur Pétrole du Kazakhstan », siège au Conseil d’administration de Gazprom. Pourtant, tout l’effort de M. Nazarbaïev a bien consisté d’abord à contenir l’influence russe.

Et ce, dès avant l’indépendance du Kazakhstan où celui qui était déjà l’homme fort de ce pays grand comme cinq fois la France allait négocier avec les autorités américaines pour attirer Chevron dans le gisement onshore de Tenguiz, au Nord-Est de la Mer Caspienne. L’ère Nazarbaïev aura été marquée par un autoritarisme combiné à une politique d’ouverture, notamment au capital étranger. Ce dont le gisement éléphant offshore de Kashagan est l’archétype. Cette approche a payé, faisant du pays, malgré une corruption endémique et un nationalisme économique parfois agressif, un eldorado des pétroliers du monde entier. Une politique que M. Tokaïev devrait poursuivre.

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