RFI: Une dé-nationalisation de PrivatBank lourde de conséquences

Alors que l’Ukraine doit repayer 15 milliards de dollars de prêts internationaux en 2019, la dé-nationalisation de PrivatBank (si confirmée en appel) est lourde de conséquences. Le calendrier électoral n’arrange rien.

Version longue d’un papier diffusé dans les journaux de la matinale, sur RFI, le 19/04/2019

Lancement: A quelques jours du second tour de l’élection présidentielle en Ukraine, le 21 avril, le système financier et bancaire du pays tremble. Un tribunal de Kiev a invalidé la nationalisation de PrivatBank, la plus grande banque ukrainienne, avec plus 20 millions de comptes clients. L’Etat est mis en difficulté, et le président Petro Porochenko y dénonce une revanche de l’ancien propriétaire, Ihor Kolomoiskiy, qui soutient par ailleurs le comédien favori de l’élection, Volydymyr Zelenskiy. Sébastien Gobert à Kiev

En décembre 2016, le gouvernement avait nationalisé PrivatBank par surprise, découvert des fraudes s’élevant à 150 milliards de hryvnias (environ 5 milliards d’euros) au profit des propriétaires Ihor Kolomoiskiy et Hennadiy Boholioubov, et déboursé la somme pour renflouer l’établissement. L’invalidité de la nationalisation doit maintenant être décidée par une cour d’appel. Si elle est confirmée, l’Etat devra plus de 100 milliards de hryvnias (plus de 3 milliards d’euros) aux propriétaires. La banque nationale a déjà averti qu’elle devra faire tourner la planche à billet, ce qui provoquera sans doute une dévaluation de la monnaie. Cela pourrait aussi affecter la coopération avec le FMI. Petro Porochenko prend la menace au sérieux. Il a convoqué le conseil de sécurité et de défense en urgence et demande une évaluation des juges auteurs du verdict.

L’ONG respectée “Tchesno – Honnêtement” révèle en effet que ces magistrats ont une réputation douteuse. Beaucoup doutent de la légitimité de leur décision, qui aurait pu être ordonnée par l’oligarque Ihor Kolomoiskiy. Les journalistes d’investigation de “Skhemy – Radio Svoboda” ont récemment suivi l’avocat d’Ihor Kolomoiskiy à une rencontre avec le chef de la cour constitutionnelle, qui serait en passe d’annuler une procédure de “lustration” entamé après la révolution de la dignité en 2014. Nombreux sont les observateurs qui voient dans l’influence qu’Ihor Kolomoiskiy exercerait sur les juges une limite de la réforme judiciaire post-révolutionnaire. Une réforme que Petro Porochenko et ses proches ont eux-mêmes entravé. La Cour administrative du district de Kiev, qui a prononcé l’invalidité de la nationalisation de PrivatBank, est une création d’un premier gouvernement de Viktor Ianoukovitch, en 2004. Elle a régulièrement été dénoncée comme une anomalie et une source de corruption par les experts. Elle n’a néanmoins pas été inquiétée par les réformes de l’ère Porochenko. Cette revanche de “l’ancien système” ne serait donc qu’un juste retour de bâton suite aux manquements de l’équipe dirigeante, peut-on lire sur les réseaux sociaux, ou encore sur les pages de la campagne de Volodymyr Zelenskiy.

Cette décision est aussi une revanche cinglante d’Ihor Kolomoiskiy. Ennemi juré du président aujourd’hui en exil volontaire en Israël, il est l’un des soutiens du favori des sondages Volodymyr Zelenskiy. Pour Petro Porochenko, le comédien ne serait qu’une “marionnette” entre les mains de l’oligarque. Ses partisans avaient avancé qu’Ihor Kolomoiskiy souhaitait la victoire de Volodymyr Zelenskiy dans le but de retrouver le contrôle de PrivatBank. Volodymyr Zelenskiy se défend de tout lien avec le milliardaire. Il a d’ailleurs saisi l’occasion pour dénigrer Petro Porochenko lui-même, et le système qu’il contrôle, comme des “marionnettes de Kolomoiskiy”.

Insultes mises de côté, il reste que la dé-nationalisation de PrivatBank tombe à un moment critique pour l’Ukraine. En 2019, le pays doit rembourser 15 milliards de dollars que ses bailleurs de fonds occidentaux lui avaient prêté pour faire face à la crise de 2014. Volodymyr Zelenskiy peut donc nier à loisir les liens personnels qu’il entretiendrait avec Ihor Kolomoiskiy. Mais le retour de l’oligarque à la tête de PrivatBank aura une influence certaine sur la politique du futur président, qu’il le veuille ou non.

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