RFI: La “dernière cloche” dans une école menacée sur la ligne de front en Ukraine

“Moi je n’ai qu’un souhait, que la paix revienne. Que les habitants qui sont partis à cause de la guerre puissent rentrer à la maison. Que l’école se remplissent de plus en plus d’enfants parce que c’est mon travail, c’est ma vie” – Olena Zgrouska, directrice de l’école de Novotoshkivske.

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 04/06/2019

La guerre dans l’est de l’Ukraine fait rage depuis 2014 entre les troupes ukrainiennes d’un côté, et les forces pro-russes et russes de l’autre. Le conflit a déjà fait plus de 13 000 morts selon l’ONU. Les échauffourées sont quotidiennes, et les victimes hebdomadaires. Dans ce contexte, les populations civiles sont les plus vulnérables, même si la vie continue. L’école de Novotoshkivske se trouve à 1 kilomètre et demi de la ligne de front. Ce 31 mai, les élèves ont célébré la fin de l’année. L’occasion de réfléchir sur les défis du quotidien, et sur l’avenir. A Novotoshkivske, Sébastien Gobert

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Des chansons, des défilés, des sketches et des danses. La fête de la “dernière cloche”, la fin de l’année scolaire, est une grande fête traditionnelle dans la région du Donbass. Pour les enfants ici, c’est une nouvelle année qui se termine. Une année qui a été moins difficile que les précédentes selon l’une des jeunes élèves.

Jeune élève: Avant, tout était détruit après les bombardements. Il y avait des objets dangereux, tout était en très mauvais état. Les rénovations sont très importantes pour tous mais en particulier pour les plus petits. Ils courent partout, et heureusement que l’environnement est sécurisé. Ils vont encore passer des années ici, donc c’est important pour eux.

A l’intérieur, l’école rutile en effet. Les couloirs sont fraîchement repeints, les fenêtres sont neuves, le toit est étanche. Une véritable amélioration que la directrice Olena Zgrouska, employée dans l’école depuis 29 ans, salue, d’autant que la guerre continue.

Olena Zgrouska: Il y a eu des morts dans le village, surtout au début où les gens ne faisaient pas attention. Ils sortaient dans la rue pendant les bombardements. L’école a été complètement bombardée en 2015. le dernier tir sur la ville, c’était l’été dernier. Mais les duels d’artillerie sont constants. Rien qu’avant-hier, il y en a eu un terrible.

Au plus fort des combats, l’existence-même de l’établissement était remis en question.

Olena Zgrouska: En 2014 et 2015, i n’y avait que 13 enfants qui continuaient de venir à l’école. Tout le monde avait quitté la ville. Peu à peu, ils ont commencé à revenir, et aujourd’hui nous avons 70 écoliers et 26 enfants à la crèche, donc 96 en tout.

La directrice Olena Zgrouska

La situation s’est aujourd’hui calmée. Mais 14 établissements scolaires ont été touchés par les combats entre janvier et avril. A Novotoshkivske, l’équipe enseignante a appris tant bien de mal à gérer les épreuves. Yelena Volodymyrivna a suivi une formation accélérée en psychologie de crise.

Yelena Volodymyrivna: Certains enfants ont peur mais pas tous. Ca commence à tirer, mais ils continuent à se promener dans la rue, et à jouer. Ils se sont déjà adaptés.

La difficulté de Yelena Volodymyrivna tient justement aux diverses réactions des enfants, et aux manières de percevoir leurs traumatismes.

Yelena Volodymyrivna: Ma fille par exemple, elle court se réfugier à la maison dès que ça commence à tirer. Elle a très peur. En 2014, nous avions quitté la ville pour fuir les combats mais nous sommes revenus car nous n’avions pas les moyens de louer un appartement ailleurs. Ma fille ne comprend pas que l’on soit revenus.

La psychologue de l’école Yelena Volodymyrivna

Pour faire face à ces situations, l’école s’est dotée d’une salle de relaxation. On y trouve une piscine à boules, des coussins, des livres et des jeux pour que les enfants puissent exprimer leurs sentiments.

Yelena Volodymyrivna: Les enfants dessinent avec le sable sur cette table, ils font ce qu’il leur plaît. Et à partir de leurs dessins, on peut évaluer leur état psychologique. En général, ce sont des soleils, des dessins qui les font se sentir en sécurité.

Alors que l’Ukraine entame sa sixième année de guerre, les populations civiles restent plus que jamais exposées aux violences. L’ONG Save The Children démarche le gouvernement ukrainien pour qu’il soutienne une déclaration internationale sur la sécurité des écoles.

Dans ce cadre, le jeune Rostyslav Soldatkou, 14 ans, s’est récemment rendu à Kiev pour y défendre l’idée auprès des autorités.

Rostyslav Soldatkou: J’ai raconté ce que l’on vivait ici, et insisté sur le fait que la déclaration sur les écoles sécurisés est très importante dans les circonstances actuelles. A la fois pour notre région mais pour toute l’Ukraine. Dans d’autres pays civilisés, la déclaration a déjà été signée, et notre pays ne peut pas rester en arrière.

On compte 90 signataires à travers le monde. A supposer que le gouvernement ukrainien la soutienne et en tire les conséquences pratiques, les belligérants de l’autre côté de la ligne de front ne sont pas signataires. La déclaration n’arrêtera pas les combats qui sont provoqués par les deux côtés. De plus, l’essentiel des bombardements ont lieu la nuit, à une heure où les écoles sont vides. La signature de cette déclaration est vue comme une simple étape de plus vers une solution politique pour ramener la paix.

Or, les rencontres que Rostyslav Soldatkou a pu avoir à Kiev ne l’ont pas rassuré.

Rostyslav Soldatkou: Les gens de la capitale ne comprennent pas ce qui se passe ici. Ils ont leurs propres problèmes, leurs priorités. Malheureusement ils n’ont aucune idée des difficultés que l’on vit au quotidien.

A peine élu président, Volodymyr Zelenskiy a fait de l’arrêt des combats une priorité. La manière de relancer les négociations de paix avec Vladimir Poutine reste cependant un mystère. L’instauration d’une paix prochaine est la priorité numéro un des habitants. La directrice Olena Zgrouska

Olena Zgrouska: Moi je n’ai qu’un souhait, que la paix revienne. Que les habitants qui sont partis à cause de la guerre puissent rentrer à la maison. Que l’école se remplissent de plus en plus d’enfants parce que c’est mon travail, c’est ma vie.

Le retour à la paix et à des conditions de vie normales est une question existentielle pour Novotoshkivske. Dans cette ancienne ville minière et prospère, il y a peu de perspectives économiques. Si la guerre s’éternise, ni Rostislav Soldatkou, ni aucun des élèves rencontrés ne voudra rester ici, une fois qu’aura sonné la toute dernière cloche dans cette école.

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  1. Emeric Moriau June 12, 2019 at 18:17

    Touchant!

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