RFI: 4 suspects nommés dans la tragédie du MH17, une victoire diplomatique pour Kiev

La vérité se fait jour, peu à peu. Elle montre que l’Ukraine n’était pas impliquée malgré les allégations russes. Obtenir de la Russie qu’elle obtempère avec la justice internationale (dans ce cas comme dans d’autres), n’en reste pas moins essentiel pour Kiev

Intervention dans la séquence Bonjour l’Europe, sur RFI, le 20/06/2019

Une équipe de procureurs internationaux a nommé 4 suspects dans l’enquête sur le crash du Boeing MH17 Amsterdam-Kuala Lumpur, le 17 juillet 2014. 298 personnes avaient péri après qu’un missile touche l’avion, et le précipite au sol, dans l’est de l’Ukraine de l’est en guerre. Les suspects sont 3 Russes et un Ukrainien. Il est peu probable qu’ils affrontent jamais la justice. Il n’empêche qu’à Kiev, l’annonce des procureurs est une victoire diplomatique. Pour en parler, Sébastien Gobert

Pourquoi est-ce une victoire pour l’Ukraine?

Kiev et Moscou s’étaient rejeté la responsabilité de l’attaque contre le Boeing dès l’annonce de la catastrophe. Les séparatistes pro-russes soutenus par Moscou avaient défendu la thèse d’un chasseur de l’armée ukrainienne qui aurait été vu tirer sur l’avion. Les médias russes avaient trouvé un prétendu contrôleur aérien espagnol qui assurait avoir des preuves de l’attaque… Toutes ces thèses ont été démontées une par une par les enquêtes. Le collectif de journalistes Bellingcat a prouvé en premier que le lance-missile BUK venait de la 53ème brigade antiaérienne russe, qui avait été acheminé dans l’est de l’Ukraine, et a fait demi-tour juste après le crash.

A travers l’enquête, on a donc une énième preuve de l’intervention militaire russe en Ukraine, malgré les dénis répétés du Kremlin. Les autorités ukrainiennes s’en servent pour justifier de la solidarité internationale face à Vladimir Poutine, pour maintenir un régime de sanctions entre autres. Et dernier point, les Ukrainiens font de cette affaire un exemple de leur pleine coopération avec les institutions internationales.

Alors justement: Les Ukrainiens vont-ils présenter les suspects au procès qui s’ouvrira le 9 mars 2020?

Les services de sécurité à Kiev ont ouvert des procédures contre les 4 suspects, et le président Volodymyr Zelenskyy espère une pleine justice. Mais le suspect ukrainien a disparu, on ne sait même pas s’il est encore vivant. Et Kiev n’a pas autorité sur les trois autres individus, en sécurité en Russie. L’un deux, le mercenaire nationaliste Strelkov, a nié en bloc depuis Moscou. Un autre a tourné la décision en ridicule, en se demandant “ce que les enquêteurs néerlandais avaient fumé”. Une réaction un peu désinvolte face à la gravité de l’accusation. Les autorités russes n’ont donné aucun signe de vouloir extrader qui que ce soit.

Les enquêteurs aux Pays-bas ne se font pas d’illusions. Mais l’enquête continue. Le collectif de journalistes Bellingcat a publié hier une liste non pas 4 noms, mais 12 noms. Peut-être les Ukrainiens peuvent mettre la main sur l’un d’entre eux. C’est à ce moment-là que l’on jugera de la pleine coopération de Kiev.

La portée symbolique des résultats de l’enquête est déjà conséquente. Pourquoi est-ce si important pour Kiev que Moscou se plie aux décisions de la justice internationale?

C’est très important. L’Ukraine n’a pas les mêmes outils que la Russie pour faire valoir ses intérêts, gagner la guerre ou récupérer la Crimée. Alors elle a lancé plusieurs recours auprès de la justice internationale, et elle en a gagné plusieurs. Pour n’en citer que deux: dans le secteur gazier, Gazprom doit 3 milliards de dollars à l’ukrainien Naftogaz. Et récemment, le tribunal du droit maritime de l’ONU à Hambourg a récemment ordonné à la Russie de libérer 24 marins ukrainiens capturés en novembre 2018.

Moscou ne veut pas obtempérer. Pour Kiev, le respect de ces décisions est une question de crédibilité, pour la Russie en tant que puissance au conseil de sécurité de l’ONU, mais aussi pour le système du droit international. La question est particulièrement sensible à un moment où la Russie s’efforce de retrouver sa place à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, de laquelle elle a été suspendue en 2014. Elle n’a rempli aucune des conditions préalables mais un vote le 24 juin pourrait lui restituer ses droits de vote. Et il ne faut pas oublier que répondre aux demandes des procureurs internationaux, c’est d’abord et avant tout une question de dignité pour les familles des victimes du MH17. 5 ans après le drame, ils attendent toujours que justice soit faite.

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