XXI : Il est l’élu. Enquête sur Pavel Dourov

Habillé tout en noir comme le personnage de Matrix, il est à 35 ans le héros ambigu des libertés du monde connecté. Qui est l’homme derrière Telegram, la messagerie cryptée qui inquiète le Kremlin ?

Enquête publiée dans la revue XXI, n°47, été 2019

Habillé tout en noir comme le personnage de Matrix, il est à 35 ans le héros ambigu des libertés du monde connecté. Qui est l’homme derrière Telegram, la messagerie cryptée qui inquiète le Kremlin ?

UN EXTRAIT DU RÉCIT


1984. C’est leur seul point commun. Une année de naissance en signe de clin d’œil, pour deux hommes qui ont donné chair au Big Brother de George Orwell. L’Américain, avec Facebook, a imaginé un réseau social étudiant permettant de draguer plus facilement. Le Russe, avec VKontakte puis Telegram, voulait confronter les idées, provoquer, moquer. Mark Zuckerberg porte baskets et sweatshirts. Pavel Dourov traverse les jours en noir, comme le personnage de Matrix, la trilogie culte des adolescents des années 1990. Même la coiffure en est inspirée, tantôt discrète raie de côté et rouflaquettes lui donnant des airs de jeune prêtre, tantôt chevelure éclatée, plus rock.

Le premier est partout. Le second, nulle part. Pavel Dourov ne donne pas d’interview. En 2018, Zuckerberg était convoqué par les parlementaires américains. Devant le Congrès et les chaînes de télévision, il a dû reconnaître ses « erreurs » en matière de protection des données. En Russie, Dourov refusait de transmettre aux services secrets les clés de cryptage qui auraient permis au Kremlin de lire les messages des utilisateurs. Un tribunal a décidé le blocage de son application, Telegram a tenu bon. Et Dourov a revêtu, en boomerang, l’ambigu costume du héros des libertés du monde connecté.

Telegram compte 200 millions d’utilisateurs, surtout dans les pays autoritaires. L’Iran a longtemps été son premier marché. Pour comparaison, la messagerie sécurisée concurrente, Signal, qui ne communique pas de chiffres, compterait cinq fois moins d’utilisateurs. Le géant WhatsApp, qui n’est pas crypté, compte 1,2 milliard de fidèles. Pavel Dourov figure parmi les « personnalités de l’année 2018 » du quotidien d’affaires de référence en Russie, Vedomosti : en plus d’avoir résisté au Kremlin, il a réuni l’équivalent de 1,5 milliard d’euros pour développer la blockchain de TON (Telegram Open Network), sorte de superordinateur décentralisé qui permettra d’échanger des « gram », sa propre cryptomonnaie.

(…) Il assure : « Je ne travaille pas pour l’argent. C’est l’idée, le projet qui m’intéresse. » Pavel Dourov, bravache : « Alors s’il n’y a que l’idée qui t’intéresse, jette ces billets ! » Ilya s’exécute. Pavel, d’un geste, avec son autorité de chef de bande : « Stop ! Fais-le au moins de manière créative ! » L’histoire ne dit pas s’ils ont bu ni si le jeu tient plus de la bêtise que du romantisme. Pavel plie en forme d’avion les billets de 5 000 roubles (125 euros) et les lance dans l’embrasure. En ce samedi 26 mai, la foule déambule sur la perspective Nevski, comme inlassablement les héros de Dostoïevski. Le nez dans une glace ou dans un téléphone portable, ils ne voient tout d’abord pas l’argent tomber du ciel.

Après l’étonnement vient la bousculade. « Ce n’est pas correct ! s’alarme Anton Rozenberg, ami d’enfance de Nikolaï, le frère de Pavel, dont il est l’adjoint à la direction technique. Si ça se sait, notre image sera désastreuse. » Ilya ne voit pas le souci : « L’argent est consumérisme, l’avion est liberté… Nous, nous avons juste transformé le consumérisme en liberté. » Quelques années plus tard, l’avion de papier est devenu le logo de Telegram. Et Telegram s’est envolé.

 

Elu2000

LES COULISSES DU RÉCIT


Pavel Dourov ne parle pas à la presse. Enfin, presque jamais. Pour son projet de blockchain TON, par exemple, il ne communique plus depuis la fin de la levée de fonds, début 2018. Nous, journalistes, sommes donc condamnés à poursuivre minutieusement les traces de son errance globalisée. Invisible, silencieux, dématérialisé, l’homme reste un mystère. Pour le percer, j’ai choisi de remonter une autre piste, de plonger dans son passé.

Dans l’ancienne capitale russe, j’ai pu comprendre comment Pavel Dourov s’était construit. J’ai retrouvé d’anciens amis, collègues, professeurs, et tous ceux qui ont aidé le fils de bonne famille à forger sa propre vision du monde, pessimiste et mégalomane. « L’Architecte » a beau vouloir renvoyer l’image d’un « citoyen-monde », issu de nulle part et bien partout, c’est un pur produit de ce Saint-Pétersbourg négligé par Moscou. Replongé « dans son jus », il retrouvait une épaisseur. Et une part d’humanité.

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