RFI: 3 mois après sa défaite, Petro Porochenko impliqué dans 12 enquêtes

Saga politique de l’été, les affaires collent désormais à la peau de l’ancien président, convoqué comme témoin dans 12 enquêtes. Justice, revanche, ou persécution politique?

Intervention dans la séquence Bonjour l’Europe, sur RFI, le 18/08/2019

Photo: Telegram de Petro Porochenko

L’élection présidentielle d’avril en Ukraine a porté au pouvoir l’ancien comédien Volodymyr Zelenskyy. Sa victoire a été permise par un dégagisme très fort vis-à-vis de l’élite politique ukrainienne, et de l’ancien président Petro Porochenko en particulier. Il a été soupçonné d’abus de pouvoir, et de complicité dans des affaires de corruption. La justice n’a pas attendu: moins de 3 mois après avoir perdu le pouvoir, il est déjà impliqué dans 12 enquêtes différentes. A Kiev pour en parler, Sébastien Gobert

Que concernent ces 12 affaires?

Il y a un peu de tout: de l’évasion fiscale, du blanchiment d’argent, un passage de frontière non-déclaré, la protection d’un juge corrompu, ou encore la disparition de matériel classé secret défense avant la passation de pouvoir. Une des enquêtes vise à établir si l’ancien chef de l’Etat a instrumentalisé la situation de guerre entre l’Ukraine et la Russie à des fins politiques.

C’est donc un éventail assez large, qui rassemble beaucoup des scandales de ces cinq dernières années. Cela étant dit, Petro Porochenko n’est qu’un témoin dans ces enquêtes pour l’instant, il n’est pas mis en examen. Et d’ailleurs il se lave de toute faute. Quoiqu’il en soit, l’image est désastreuse pour son héritage politique. Il se voulait un homme d’Etat historique, qui a mené quelques réformes structurelles, contenu l’agression russe et permis la création d’une Eglise orthodoxe indépendante: à peine a-t-il quitté le pouvoir qu’il passe tout son temps à se rendre d’un interrogatoire à un autre. Il doit prochainement passer au détecteur de mensonges.

On connaît la réputation du système judiciaire ukrainien, avec beaucoup de cas par le passé de persécutions politiques. Est-ce que tant d’affaires, ouvertes si rapidement, ce serait aussi le cas…?

Les soutiens de Petro Porochenko parlent eux-mêmes de persécution politique. Et dans certains cas, cela tient effectivement du règlement de comptes. Par exemple, les deux premières affaires, dont celle de trahison, c’est un ennemi politique de Petro Porochenko qui les a initié. Donc la motivation est claire, même si elle ne dit rien du fond de l’affaire. Le doute sur l’innocence de Petro Porochenko est vraiment permis parce que son système a de fait mené à des abus. Il a aussi servi à l’enrichissement personnel de quelques-uns de ses proches. C’est un fait avéré par plusieurs enquêtes de journalistes. Il est donc normal que la justice s’intéresse à ces cas.

Il n’empêche que dans le contexte ukrainien, les soupçons de poursuites ciblées et politiques sont à prendre au sérieux. Pour l’instant, rien n’indique qu’il s’agit d’une entreprise orchestrée depuis la présidence. Ce serait plutôt un réflexe instinctif du système judiciaire, très politisé et corrompu. Le nouveau président Volodymyr Zelenskyy critique sans aucun ménagement le bilan de son prédécesseur. Alors procureurs et juges essaient tout simplement de montrer leur loyauté au nouveau dirigeant du pays.

Il faut rappeler que Petro Porochenko n’avait pas mené les réformes nécessaires pendant sa présidence. Son procureur général Iouriy Loutsenko est lui-même un instrument politique de contrôle de la justice. Donc s’il s’avère que le système se retourne effectivement contre Petro Porochenko, ce serait d’abord et avant tout en raison de ses manquements dans les réformes du système judiciaire.

C’est quelque chose que Volodymyr Zelenskyy a promis de changer. Il a fait de la réforme du système judiciaire et la lutte contre la corruption des priorités. Est-ce qu’il a commencé à agir en ce sens?

Pour l’instant, il a renvoyé de nombreux fonctionnaires soupçonnés de corruption, multiplié des déclarations choc tout azimut, et annoncé des plans ambitieux, comme par exemple annuler l’immunité de tous les députés fraîchement élus. Ce n’est qu’en septembre que le nouveau parlement élira un gouvernement. On verra la réalité des réformes à partir de là.

Ce qui est sûr, c’est que la demande populaire pour des réformes et des arrestations de personnalités corrompues est immense. Les élections ont montré que les Ukrainiens veulent en finir avec ce qu’ils dénoncent comme 28 ans d’incompétence et de corruption, depuis l’indépendance en 1991. On entend beaucoup d’appel à des peines exemplaires pour les corrompus. Alors je peux vous dire: quelle que soit le bien-fondé des enquêtes impliquant Petro Porochenko en ce moment, il n’y a pas grand monde pour le soutenir: c’est vraiment un cas qui cristallise la colère populaire ici en Ukraine.

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