RFI: Les Carpates ukrainiennes à l’épreuve d’un développement économique sauvage

Amazonie, Sibérie, Afrique équatoriale… Les forêts de la planète sont en mauvais point, y compris aux portes de l’UE. Reportage sur les Carpates ukrainiennes, entre une déforestation illégale et des projets immobiliers ambitieux.

Version longue d’un Grand Reportage diffusé sur RFI, le 24/09/2019

Amazonie, Sibérie, Afrique centrale… cet été a été désastreux pour les grandes forêts de la planète, dans un contexte d’inquiétudes généralisées sur le changement climatique et ses conséquences. Aux portes de l’Union européenne, dans les montagnes d’Ukraine de l’ouest, les forêts se portent pas mieux. Elles souffrent de coupes illégales depuis des années, le bois étant majoritairement destiné à l’exportation vers des Etats-membres de l’Union européenne. Le nouveau président Volodymyr Zelenskyy a juré de mettre un terme aux trafics illégaux. Mais il a aussi promis de développer le potentiel touristique des montagnes des Carpates, qui pourrait entraîner de sérieuses coupes d’arbres. Cette contradiction apparente est illustrée par un projet très controversé de nouvelle station de ski, dans le massif de Svydovets.

C’est un Grand Reportage de Sébastien Gobert, à écouter ici

Sa lourde main manie avec souplesse une grille en métal au-dessus du feu. Une dizaine de truites rissolent à la chaleur des flammes, presque prêtes pour le repas. Valeriy Pavlouk est chez lui ici, dans un coin de forêt sans réseau téléphonique, au bout d’un sentier quasiment impraticable.

Valeriy Pavlouk: C’est un endroit unique ici, que je connais depuis mon enfance. Il faut le préserver pour nos fils et nos petits-fils. La nature est exceptionnelle, et l’endroit est inaccessible pour la plupart des gens.

Valeriy Pavlouk ne rêverait d’aucune autre retraite que sa petite cabane en plein coeur du massif de Svydovets, dans les Carpates ukrainiennes. Patron d’une scierie dans le village voisin de Lopukhovo, il aime passer de longues soirées ici, sans âme qui vive à des kilomètres à la ronde.

Valeriy Pavlouk et ses amis apprécient d’autant plus ce moment qu’il pourrait ne pas durer éternellement. Ici pourraient bientôt se dresser hôtels, restaurants, bars et magasins. Les montagnes de Svydovets pourraient se couvrir de remontées mécaniques et de pistes de ski. Un projet ambitieux prévoit de construire une ville de 30.000 habitants, 230 kilomètres de pistes de ski, 120 restaurants, 60 hôtels et 400 maisons privées. La construction d’un aérodrome a même été évoquée.

Le projet est ancien, mais il s’inscrit aujourd’hui dans la droite ligne de l’ambition du nouveau président, Volodymyr Zelenskyy.

Volodymyr Zelenskyy: Les Carpates sont très étendues. Elles présentent un potentiel gigantesque de devenir les Alpes de l’Europe de l’Est.

Volodymyr Zelenskyy au Forum YES 2019

Avec un point culminant à 2061 mètres, les Carpates ukrainiennes sont très loin des sommets des Alpes. Mais le projet entend faire de Svydovets un nouveau centre européen du tourisme hivernal.

Alors Valeriy Pavlouk est mobilisé avec une poignée de militants depuis qu’ils ont eu vent du plan de construction en 2017.

Valeriy Pavlouk: Ce qu’ils veulent faire ici n’a pas de sens. Donc nous nous battons, pour que tout reste tel quel, tel que ça a toujours été.

Pour convaincre du bien-fondé de leur lutte, Valeriy Pavlouk et ses amis organisent des excursions afin de découvrir Svydovets. Au petit matin, une fois la clairière nettoyée et les braises éteintes, c’est dans un camion militaire de l’époque soviétique que l’on se fraye un chemin sur des routes défoncées.

Une fois arrivés sur les sommets, le massif s’étend dans toute sa splendeur, à perte de vue. Pas d’habitations, pas de clôtures, pas de trace de l’homme, hormis quelques randonneurs égarés. Au loin s’étendent des forêts primaires, jamais touchées par l’homme. Certaines sont protégées par l’Unesco.

Lukas Straumann: C’est une région d’intérêt européen, sinon mondial.

Lukas Straumann est un militant écologique et expert anti-corruption de Berne, en Suisse.

Lukas Straumann: Ce qui est fascinant c’est que c’est une des dernières grandes régions sauvages d’Europe avec des loups, des lynx, des grands tétras, une manière de vivre de la forêt qui est assez unique.

Lukas Straumann et son organisation Bruno Manser Fonds se sont spécialisés avec succès dans la défense des forêts primaires en Malaisie. Jusqu’à ce que des forêts en Pologne et en Ukraine soient elles aussi menacées.

Lukas Straumann: On s’est dit que si on ne peut pas protéger les forêts primaires en Europe, on ne peut pas s’engager en Asie pour cela. On a aussi une responsabilité en Europe.

Le projet de station de ski ne prévoit pas de toucher aux forêts primaires. Mais la nouvelle ville devrait s’étendre jusqu’à 600 mètres de certains bois. Alors Vasyl Pokyntchereda est inquiet. Ce biologiste a passé de longues années à étudier les forêts primaires des environs.

Vasyl Pokyntchereda: Un chantier d’une telle ampleur aura des conséquences dramatiques sur l’environnement. Cela peut conduire à la dégradation d’un écosystème inestimable, et très fragile. Les forêts primaires qui s’étendent au sud du massif de Svydovets peuvent être sérieusement endommagées. Pour la faune, et pour la flore locale, l’équilibre sera automatiquement modifié. Et bien sûr, les risques liés à la gestion de l’eau sont très inquiétants.

Une campagne s’est donc structurée autour d’un partenariat d’experts étrangers et de représentants locaux. L’un des fers de lance de la lutte, c’est Oreste Del Sol, un Français qui habite dans la région depuis 1992. Membre de Longo Maï, une coopérative européenne agricole autogérée, il y a développé une ferme, et une fromagerie.

Oreste Del Sol (gauche) et Valeriy Pavlouk (droite) sur une route de Svydovets

A travers ses actions pour sauver le massif montagneux des bulldozers, il tente de promouvoir un tourisme alternatif, respectueux de l’environnement.

Oreste Del Sol: Nous ne sommes pas contre ce qui existe déjà. Par exemple, il y a Bukovel, une station de ski moderne, de l’autre côté du massif. Notre but n’est pas de la détruire. L’objectif, c’est de ne pas construire de nouvelles installations inspirées des années 1970 qui n’ont plus aucun sens à notre époque. A cause du changement climatique, il y aura de moins en moins de neige, ce qui remet sérieusement en question le modèle économique des stations de ski.

En s’appuyant sur plusieurs études, Oreste Del Sol explique que la position du massif de Svydovets est cruciale pour la région. En ukrainien, qu’il parle couramment.

Oreste De Sol: De par son taux d’humidité, le massif de Svydovets est un réservoir d’eau très important pour toute la région. C’est pour cela qu’il faut préserver cette forêt, afin qu’il y ait un approvisionnement d’eau continu.

Le projet prévoit le creusement de larges réservoirs artificiels pour alimenter la nouvelle ville de 30.000 habitants. Un chantier qui perturbera l’équilibre hydraulique de la zone.

Perdu en pleine forêt, Oreste Del Sol montre une petite source qui s’écoule du pied d’un monument.

Oreste Del Sol: Il ne faut pas oublier que ce filet d’eau, la Tysa, ne coule pas seulement en Ukraine. Ca devient une rivière importante qui irrigue la Hongrie, et se jette dans le Danube. On ne peut pas dire que le projet ne concerne que trois villages. Cela va affecter des régions au-delà des frontières ukrainiennes.

Le risque est d’autant plus grand que le débit de la Tysa s’est réduit au cours des dernières années, avant même le début de quelconques travaux. Il faut descendre dans la vallée pour le constater.

Sur le chemin, un tronçon de sentier est aplani, bien plus pratiquable que les autres chemins qui parcourent le massif de Svydovets. Notre camion croise une pelleteuse, qui inquiète Oreste Del Sol car elle pourrait être le signe de premiers travaux.

C’était l’aménagement de cette portion de chemin au milieu de nulle part qui ont alerté les militants en 2017, et initié les premières protestations.

Oreste Del Sol: A l’époque, nous avions envoyé une demande officielle pour savoir pourquoi ils ont construit cette route alors qu’aucun projet n’était autorisé, qu’aucune étude d’impact environnemental n’était publiée. On a senti un certain embarras, et ils ont tenté de dissocier la route du projet, en disant qu’il s’agissait juste de la rénovation d’un chemin historique. Mais on voit clair dans leur jeu. Comme le font beaucoup d’entrepreneurs locaux, ils avaient commencé à travailler sans attendre les permis, en pensant que personne ne protesterait. Sans cela, pourquoi auraient-ils dépensé 37000 euros pour une route où personne ne circule, alors que la chaussée est en très mauvais état dans le village en contrebas? Pourquoi ils n’investissent pas où habitent les gens?

En contrebas, c’est Tchorna Tysa, le premier village traversé par la Tysa. Une habitante Halyna s’inquiète déjà des conséquences du développement de Svydovets.

Halyna: Ce projet ne va pas être bon pour la région, en particulier pour l’écologie. Notre rivière avait un débit très fort il y a quelques années. Vous voyez ce qu’il en reste déjà aujourd’hui, je dirai que c’est un tiers de moin. Les travaux ne vont pas arranger les choses.

Malgré ces craintes d’ordre environnemental, le projet d’une nouvelle station de ski semble en bonne voie.

A Oujgorod, la capitale de région, le gouverneur Ihor Bondarenko récemment nommé par le président Volodymyr Zelenskyy mise lui d’abord et avant tout sur le développement du potentiel touristique.

Ihor Bondarenko: Svydovets, c’est un bon projet en soi. Les perspectives économiques sont très prometteuses car cela va générer des emplois et attirer des investissements. Les routes seront meilleures, les crèches seront modernisées, et tout va se développer. Nous sommes favorables au projet. Il est aujourd’hui en phase d’étude.

Le discours économique séduit aussi les populations locales.

Dans le village de Tchorna Tysa, Nataliya Vassilinivna en attend même un nouveau souffle pour sa communauté.

Nataliya Vassilivivna: Avec ce projet, le village se développerait un peu. Avec le tourisme, le commerce, et encore d’autres activités, nous aurions du travail ici. Parce qu’à l’heure actuelle, nos enfants grandissent sans parents. Ils sont tous partis travailler en Italie, en République Tchèque, en Russie… Les familles seraient réunies. Bien sûr, il doit y avoir des aspects négatifs au projet, mais je n’en sais rien.

Au-delà des conséquences environnementales et économiques, le projet Svydovets suscite encore une autre inquiétude: que cette nouvelle ville devienne un petit morceau de modernité isolé dans une région qui souffre d’un manque chronique d’investissements.

Oleksandr Shatalov

Oleksandr Shatalov est un homme d’affaires. Il s’efforce de développer depuis quelques années un centre thermal, une brasserie et une fromagerie.

Oleksandr Shatalov: Pour nous il est fondamental de préserver l’environnement exceptionnel des Carpates. C’est pour cela que beaucoup de gens viennent dans cette région, pour passer du temps dans la nature. Il est très important de développer les infrastructures, en l’occurrence les infrastructures touristiques. Mais les structures importantes qui pèsent sur l’environnement, comme des parkings géants ou des hôtels, ces structures là doivent être établies en contrebas, dans les villes déjà existantes. Pas sur les sommets. Les populations locales sont prêtes pour accueillir ces investissements. Pourquoi construire une ville nouvelle à Svydovets? Une ville qui sera isolée, sans lien avec les autres localités, vers laquelle il faudra acheminer de la main d’oeuvre chaque jour?

En filigrane, les critiques du projet de station de ski redoutent que l’entreprise ne soit qu’une tentative de monopoliser l’industrie touristique de la région au profit de l’oligarque Ihor Kolomoiskiy. Il est bénéficiaire de la société de développement de Svydovets, et son influence indéniable sur l’équipe dirigeante de Volodymyr Zelenskyy pourrait précipiter le début des travaux.

Capture d’écran d’un documentaire d’EkoRubrika. Source: https://www.youtube.com/watch?feature=youtu.be&v=MDUe9urg83Y&app=desktop

Le promoteur local du projet et directeur de la station de ski voisine Bukovel, Oleksandr Shevchenko, est lui très actif sur le terrain pour défendre ses plans. Dans un entretien à un média local, il dénigre ses opposants comme des idéologues opposés au progrès.

Oleksandr Shevchenko: Si on écoute ce genre d’arguments, il est impossible de construire quoi que ce soit. Pas de station de ski, pas de centrale hydraulique, pas d’éoliennes, pas de parc photovoltaïque… Mais il faut aller de l’avant, et utiliser le potentiel incroyable de cette région pour offrir des perspectives aux gens. On ne peut pas en rester à l’âge de pierre pour protéger quelques arbres.

Oleskandr Shevchenko assure d’un respect des normes environnementales, et mise sur une création d’emplois vitale pour la région. Pour Ioulia Zabaldina, experte en développement du tourisme en Ukraine, le risque environnemental est réel, au vu d’expériences passées.

Ioulia Zabaldina: Les entrepreneurs souscrivent en général à toute une série de normes environnementales pour faire approuver leurs projets. Mais dans la pratique, ils ne respectent rien. La priorité, c’est toujours l’argent.

L’argent, l’argent, l’argent. C’est une logique que dénoncent les opposants au projet de Svydovets. En plus d’un éventuel favoritisme politique, ils pointent déjà du doigt de nombreux vices de procédure. Plusieurs recours en justice sont entamés, ainsi qu’auprès d’institutions environnementales ukrainiennes et internationales. Ils déplorent aussi le manque de consultations citoyennes, afin d’informer les populations locales sur le futur de leur région.

L’avocate du projet Svydovets Olha Ivanova, qui rappelle qu’aucun permis de construire n’a été délivré à ce jour, insiste sur le fait que des consultations citoyennes, il y en a eu. Elles ont été menées dans les trois villages affectés par d’éventuels travaux, Tchorna Tysa, Lopukhovo et Yasina, et se sont soldées par un “soutien unanime” au projet. Mais pour Oreste Del Sol et Valeriy Pavlouk, les débats ont en fait été organisés sans publicité, avec des informations incomplètes qui ont été transmises à un nombre réduit d’habitants.

Le dialogue de sourds qui s’ensuit est structurel, pour la spécialiste en tourisme Ioulia Zabaldina. Elle rappelle que l’absence de dialogue, d’un côté comme de l’autre, est une marque de fabrique de nombreux projets en Ukraine post-soviétique.

Ioulia Zabaldina: Il n’y a aucune communication intelligente entre les entrepreneurs et la société. Les gros hommes d’affaires méprisent l’opinion publique. Et la société civile ne leur fait aucune confiance. Dans le cas de Svydovets, j’aurai recommandé de faire de la publicité autour du projet, d’expliquer aux populations locales, d’organiser des vraies consultations citoyennes. Mais je n’ai rien vu de tout cela.

De fait, même les opposants au projet touchent peu les populations locales. L’essentiel de la campagne “Free Svydovets” vise les décideurs politiques à Kiev, et cherche à obtenir des soutiens internationaux. A Tchorna Tysa, peu sont les habitants qui connaissent les détails du projet. Andriy est instituteur. Ce soir, il rentre chez lui en traînant sa vache.

Andriy: Ce projet va apporter une certaine dynamique ici, et des emplois. Les ordures? J’imagine qu’elles seront ramassées par les autorités. Je ne sais pas où elles seront traitées, mais il doit y avoir un service pour cela. Pour l’eau, je ne sais pas.

Mais pour lui, difficile d’imaginer des conséquences plus dramatiques que la réalité actuelle.

Andriy: Des conséquences? Mais regardez autour de vous, la situation écologique est déjà mauvaise. je suis arrivé il y a 15 ans, il y avait du bois partout. Aujourd’hui, il ne reste rien.

Ce que montre Andriy, c’est une colline dénudée. Et le camion qui vient de passer derrière lui, c’est un poids lourd chargé de troncs d’arbres. Ce qu’Andriy insinue, c’est que le projet de Svydovets fournira aux habitants une alternative pour travailler. Car jusqu’à présent, Tchorna Tysa est l’un des nombreux endroits dans les Carpates où prolifèrent les coupes illégales de bois.

La déforestation est l’un des drames incontrôlés qui sévit en Ukraine depuis des années. La couverture forestière n’est que de 15% du territoire national. Et c’est dans les montagnes boisées des Carpates que le phénomène est le plus intense.

C’est l’un des objets de lutte de Valeriy Pavlouk, lui-même patron d’une scierie tout à fait légale à Lopukhovo.

Valeriy Pavlouk: Ils coupent de manière tellement sauvage que l’on n’aura bientôt plus un arbre pour se cacher ici.

Pour les opposants à la station de ski Svydovets, les coupes illégales sont liées au projet. D’une part elles préparent ici le terrain pour les travaux. D’autre part, elles sont contrôlées par des mafias locales impliquées dans les investissements immobiliers. Que ce soit pour couper du bois, ou s’octroyer des permis de construction, les militants les accusent d’opérer en toute impunité.

Et en effet, il est facile de rencontrer les forestiers à l’oeuvre dans les hauteurs. Ils ne se cachent pas. Et s’ils ne parlent pas à des journalistes, ils n’ont pas peur de se montrer à des appareils photos.

Il est pourtant très facile de prouver que leur activité est illégale. Dmytro Karabtchouk, un expert du WWF, utilise une application publique sur Internet pour vérifier le statut des camions rencontrés sur le terrain.

Dmytro Karabtchouk: Il suffit d’aller sur le site de l’institut de recensement électronique des coupes de bois. On peut vérifier si la plaque d’immatriculation est enregistrée sur le site. Alors… On regarde… 14-19… Voilà, on dirait que c’est illégal. Ce camion avait une autorisation de transporter 14 mètres cube de bois le 12 avril 2019. Mais il n’a pas d’autorisation depuis.

L’impunité dont bénéficient les forestiers explique que le phénomène a pris des dimensions impressionnantes.

Dmytro Karabtchouk: Selon nos estimations, les coupes illégales représentent environ 1 million de mètres cube de bois chaque année. C’est énorme. Cela représente au moins 100 millions de dollars qui disparaissent dans le marché noir.

Investi président en mai dernier, Volodymyr Zelenskyy a fait de la lutte contre les coupes illégales une priorité de son mandat. Et le gouverneur de région qu’il a nommé, Ihor Bondarenko, promet des résultats.

Ihor Bondarenko: Il y a un problème avec les coupes illégales, contre lequel nous luttons. Mais je suis sûr que nous allons réussir à arrêter le phénomène dans un futur très proche. Pour commencer, nous avons prévu de renouveler le personnel à l’agence régionale des forêts.

Pour les Ukrainiens, c’est un discours bien connu, répété par toutes les administrations précédentes. Il n’a jamais stoppé la multiplication des coupes illégales.

Tara Ganesh est une experte britannique du groupe Earth Insight, à l’origine de rapports détaillés sur le phénomène. Elle a fait le déplacement à Kiev pour participer à l’édition ukrainienne de la marche internationale pour le climat, le 20 septembre. Tara Ganesh explique pourquoi des décideurs politiques ne peuvent changer la situation, sans procéder à une réforme de fond.

Tara Ganesh: Nous avons étudié le problème pendant deux ans, et nous avons découvert que la plupart des coupes illégales se font sous la supervision d’institutions d’Etat, parce que l’essentiel des forêts sont publiques. L’Etat est le plus gros utilisateur de bois. Notre conclusion, c’est que les documents liés à l’exploitation et l’exportation du bois ne sont pas fiables. On appelle cela des “coupes illégales légales”.

Pour remédier à cela, elle appelle donc le gouvernement à prendre des mesures radicales.

Tara Ganesh: Tant que l’agence des forêts n’est pas restructurée, elle continuera à souffrir d’un conflit d’intérêt inhérent. Ses responsables sont ceux qui doivent détecter les fraudes, et gérer le processus d’exploitation et d’exportation. Mais ce sont aussi ceux qui profitent de la vente du bois.

Volodymyr Zelenskyy a initié un grand nettoyage des institutions d’Etat depuis son arrivée au pouvoir, et le directeur de l’agence des forêts a été remplacé, fin septembre. Les prochaines semaines seront ainsi déterminantes. Il s’agit d’observer les certificats à l’exportation délivrés par l’agence pour écouler le bois dans les Etats-membres de l’Union européenne. Autriche, Italie, République Tchèque sont parmi les plus gros consommateurs de bois ukrainien, pour l’essentiel coupé illégalement. La refonte des institutions pourrait changer la situation.

A Kiev ce 20 septembre, la marche pour le climat est l’occasion d’associer ces problématiques. On retrouve dans le cortège Oreste Del Sol, Valeriy Pavlouk et les militants de Svydovets brandissant une pancarte appelant à sauver les forêts des Carpates.

A travers cette marche, l’appel s’adresse à Volodymyr Zelenskyy et à son gouvernement, pour trouver un équilibre entre développement économique et respect de l’environnement. Une équation jamais résolue jusqu’à présent en Ukraine, qui engagera le pays pour les décennies à venir.

Les Carpates ukrainiennes à l’épreuve d’un développement économique sauvage, un Grand Reportage de Sébastien Gobert. Réalisation, Pierre Chaffanjon

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