Grand Reportage RFI: La paix est-elle possible dans l’est de l’Ukraine?

“Quand rien ne change, les gens perdent espoir. Ce que Zelenskyy a fait en premier lieu, c’est qu’il a rendu l’espoir aux gens. Ils commencent à rêver à mieux”.

Grand reportage diffusé sur RFI, le 09/12/2019

Oleksandr Rodnoy: Qui sait ce que l’on peut obtenir de plus? Quand rien ne change, les gens perdent espoir. Ce que Zelenskyy a fait en premier lieu, c’est qu’il a rendu l’espoir aux gens. Ils commencent à rêver à mieux.

Présentateur: Il y a du mouvement dans l’est de l’Ukraine déchiré par une guerre depuis 2014. Les hostilités se poursuivent sur la plupart de la ligne de front, mais plusieurs zones ont été démilitarisées récemment. Les conditions pour les civils s’améliorent aux points de passage. certains se prennent à espérer une paix prochaine…

Un Grand Reportage de Sébastien Gobert
A la réalisation, Ewa Piedel

A première vue, c’est un champ comme les autres dans l’extrême-est de l’Ukraine. Les chiens errants cherchent une quelconque nourriture, et des corbeaux volent bas dans le ciel. Les abords du village de Zolote fourmillent pourtant de soldats. La zone a longtemps été l’un des points chauds dans la guerre qui déchire la région depuis 2014. Mais aujourd’hui, le calme règne. Le lieutenant Soulimenko est en charge des positions.

Lieutenant Soulimenko: Personne ne plus tire ici. Nous entendons au loin des tirs, mais en fait on ne sait même pas d’où ils viennent… La situation est calme, stable.

La situation autour du point de contrôle de Zolote s’est apaisée il y a quelques semaines à peine grâce à un retrait militaire coordonné des deux côtés de la ligne de front. Les belligérants se sont chacun reculés d’un kilomètre, sous la supervision de l’OSCE.

Fin novembre, la neige n’est pas encore tombée sur les champs. Une poignée de soldats est affairée à creuser de nouvelles tranchées, pour consolider leurs nouvelles positions. Comparé aux abris que l’armée ukrainienne s’était aménagée au cours des dernières 5 années, ces positions semblent très précaires.

Lieutenant Soulimenko: Imaginez que vous achetez un nouvel appartement. Ce n’est pas un mal en soi, mais il faut emménager et s’installer. C’est pareil ici. Les anciennes positions étaient bien consolidées, défendues et reliées entre elles. Ici, ce sont des bonnes positions en soi, mais il faut encore du travail.

Malgré le ton affable du lieutenant Soulimenko, le désengagement ne va pas de soi pour tous les soldats.

Le jeune Oleksiy Kravchenko monte la garde dans un avant-poste fraîchement creusé dans le sol.

Soldat Oleksiy Kravchenko: Le désengagement, ça a été une surcharge physique de travail, mais ça fait partie du travail. En tant que soldats, on veut aussi que cette guerre s’arrête. Mais le plus dur, ça a été de ne pas comprendre le plan général du désengagement, et de ne pas savoir si cela peut mener à la stabilité.

Oleksiy Kravchenko

Le président Volodymyr Zelenskyy, un ancien comédien élu en avril dernier, est à l’origine de cette politique de démilitarisation de la ligne de front, dans le but d’apaiser les tensions. Depuis l’annexion de la Crimée en mars 2014, la guerre du Donbass, le nom du bassin minier d’Ukraine de l’est, a causé la mort de plus de 13000 personnes selon l’ONU. Le conflit oppose les troupes ukrainiennes à des forces séparatistes soutenues par la Russie. Il a provoqué 1,5 million de personnes déplacées, et déstabilisé une région de 7 millions d’habitants, autrefois très intégrée économiquement.

Le long d’un front stabilisé, les soldats mènent une vie de tranchées qu’auraient pu connaître les poilus de la première guerre mondiale. Des duels d’artillerie continuent d’aggraver le bilan humain chaque semaine.

Avdiivka

Le désengagement a visé Zolote et deux autres endroits; aujourd’hui calmes mais très isolés. La plupart des 400 kilomètres de la ligne de front reste très actif. A Avdiivka par exemple, à une centaine de kilomètres à l’ouest, il n’est pas question de démilitarisation.

On y rencontre le soldat Oleksandr, en charge d’un avant-poste.

Chef Oleksandr: Leurs positions sont à 70 mètres environ. C’est assez calme ces temps-ci, grâce à la trêve. Mais chaque soir, ils tirent à l’artillerie légère: kalachnikov ou mortier. En gros ça dure du coucher du soleil à 5-6h du matin.

Les provocations viennent des deux côtés, selon les observateurs de l’OSCE. A Avdiivka comme ailleurs, les belligérants se tirent dessus sans raison stratégique.

Chef Oleksandr

Ici, les soldats sont installés pour durer dans des abris souterrains. Chauffage, écrans larges de télévision, connexion wifi… Ils n’ont même plus besoin de sortir pour surveiller les alentours.

Chef Oleksandr: Regardez, on a installé une caméra en haut d’un périscope. On peut s’asseoir au chaud et observer les positions sur l’écran. Voyez, il y a quelques jours nous avons fait une incursion de 30-40 mètres dans le no man’s land, pour planter un drapeau ukrainien.

Un service de cantine tourne en continu pour alimenter cette petite ville militaire. On est loin des soldats et volontaires de 2014 qui s’étaient rendus au combat en basket, sans armes ni approvisionnement.

L’amélioration des conditions de vie, combinée à l’inertie du front, inspire à Oleksandr un sentiment de normalisation. Les affrontements de la nuit ne sont qu’une partie de la routine quotidienne. Cela explique pour lui que la guerre n’est plus d’actualité pour la majorité des Ukrainiens.

Chef Oleksandr: Les civils ne savent pas ce qui se passe ici, c’est évident. Tous les tirs que l’on endure chaque nuit, ce sont des statistiques pour eux. Il faut des morts ou des blessés pour attirer l’attention du public. Sinon, les violences sont rentrées dans la normale des choses. (Téléphone sonne à la fin)

Avdiivka

Habitué d’une certaine manière à cette situation, Oleksandr et ses camarades affirment tous vouloir la paix. Mais le désengagement, ils ne l’accueillent pas avec enthousiasme. Dmytro Yaroviy est le commandant adjoint des avants-poste à Avdiivka.

Dmytro Yaroviy: Il y a deux réponses à cette question. Du point de vue de la protection des citoyens, c’est problématique parce que nos positions sont aux abords d’une zone peuplée. Si l’on se retire, cet endroit va devenir une zone grise. Du point de vue du soldat que je suis, s’il y a un ordre qui vient de mon commandement, j’obéirai et je le ferai appliquer bien évidemment.

Dmytro Yaroviy et ses hommes ont un devoir de réserve sur la question du désengagement. Ce n’est pas le cas de Pavlo Bilous, un vétéran rencontré à Kiev.

Pavlo Bilous vétéran: Je le dis depuis le début: ce n’est pas un désengagement, ce n’est pas une diversion, c’est une retraite. Ici on ne sait pas dans quel sens aller, là on dit que c’est démilitarisé alors que ça ne bouge pas… Il est très difficile de discerner la vérité.

Pavlo Bilous fait partie de ces nationalistes et groupes de vétérans de guerre qui considèrent tout recul comme une capitulation. Sur le front, ils ont juré de se substituer à l’armée si les séparatistes venaient à avancer.

A Kiev, ils ont mené plusieurs manifestations de grande ampleur pour protester contre les négociations entre Volodymyr Zelenskyy et Vladimir Poutine. Selon eux, tout compromis serait déjà une compromission, voire une trahison des intérêts nationaux.

Loin de la rue, le président ukrainien prend ces critiques avec hauteur. C’est en courant sur un tapis d’appartement qu’il commente ses efforts de paix, dans une de ces vidéos selfie dont il a le secret.

Volodymyr Zelenskyy: Notre politique, c’est une chance unique de relancer un dialogue nécessaire pour parler à tous nos Ukrainiens de l’autre côté, et arrêter les hostilités. Alors je vous demande de ne pas prêter attention aux manifestations payées par des opposants qui ne cherchent qu’une raison pour essayer d’exister sur la scène politique.

Pont de Stanytsia Louhanska

En amont des négociations politiques à Paris, Volodymyr Zelenskyy peut s’appuyer sur un succès bien concret sur une des trois zones démilitarisées. A Stanytsia Louhanska, le pont qui enjambait la rivière Siverskiy Donets avait été détruit en 2015: il a pu être reconstruit grâce au retrait des troupes.

Nelia Dotsenko est porte-parole du corps des gardes-frontières.

Nelia Dotsenko: Le point de passage de Stanytsia est le seul de la région de Louhansk. Il n’y a pas d’autres alternatives pour traverser.

C’est un flot incessant de civils qui traverse d’un côté à l’autre.

Nelia Dotsenko: Plus de 13500 personnes traversent le point de passage chaque jour. 70% d’entre eux sont des personnes âgées qui se déplacent en territoire contrôlé par l’Ukraine pour recevoir leurs retraites et des pensions d’Etat. Beaucoup viennent aussi rendre visite à leurs familles.

Certains traversent aussi pour faire des affaires.

Oleksandr Rodnoy: Welcome to Ukraine!

Le jeune Oleksandr Rodnoy revient tout juste des territoires contrôlés par la république populaire autoproclamée de Louhansk. Il y a vendu des produits alimentaires, en jouant sur les différences de prix. Après avoir franchi le pont, il embarque dans un bus qui file sur de l’asphalte neuf vers le point de contrôle ukrainien. Des innovations toutes récentes.

Oleksandr Rodnoy: C’est bien mieux comme ça. Avant, c’était très dur pour les babushkas et les invalides. Et on espère qu’on aura bientôt la paix…

A Stanytsia Louhanska, on voit les effets pratiques de la politique du nouveau gouvernement ukrainien. Après des années de blocus économique, énergétique et commercial sous la présidence de Petro Porochenko, Volodymyr Zelenskyy a promis une amélioration des conditions humanitaires.

Son ministre des affaires étrangères Vadim Pristayko le résume.

Vadim Pristayko: La “formule Zelenskyy”, c’est une série de gestes simples pour gagner les coeurs de nos Ukrainiens de l’autre côté de la ligne de front. Par exemple, restaurer le paiement des retraites, assurer les transactions pour les services de base comme l’eau, permettre de transporter plus de marchandises par-delà la ligne de front. Les conditions pour vendre ses produits autour du pont de Stanytsia, c’est terrible. Il faut changer cela.

Désengagement militaire et politique humanitaire sont des idées soutenues par une majorité d’Ukrainiens. Pourtant, les réticences sont nombreuses à cause d’une défiance profonde vis-à-vis de la Russie et de ses satellites séparatistes. Beaucoup estiment ici que le Kremlin ne veut pas la paix, et cherche par dessus tout à nier la souveraineté ukrainienne pour reconstruire son emprise impériale perdue à la chute de l’URSS. Moscou encourage d’ailleurs l’obtention de la citoyenneté russe pour les habitants du Donbass.

Les autorités autoproclamées de Louhansk et Donetsk, elles, ont affirmé à plusieurs reprises qu’elles ne souhaitaient aucune réintégration au sein de l’Ukraine.

Denys Pouchiline, le chef de la république de Donetsk, vient d’ailleurs de faire passer une loi sur les frontières nationales, qui renforce le corpus législatif de l’entité séparatiste. Il l’explique pour la chaîne d’Etat russe Rossiya Adin.

Denys Pouchiline: Selon notre Constitution de 2014, notre territoire national comprend toute la région de Donetsk, donc rien de nouveau ici. Notre loi sur les frontières n’est donc pas une violation du processus de Minsk, parce que je rappelle que le conflit n’est pas terminé.

Les négociations politiques s’annoncent donc très complexes, d’autant qu’un accord de paix devra être soutenu par les populations locales pour être durable. Sur le point de passage de Stanytsia Louhanska, les opinions sont très divergentes.

Nataliya marche vers le côté séparatiste.

Nataliya: Que la guerre s’arrête et qu’on revienne en Ukraine. On ne veut pas vivre dans leur république de Louhansk. Voilà le résultat que j’attends.

A ses côtés, Maria a un avis très opposé.

Maria: C’est bien, de tenir un sommet. Mais il est encore trop tôt pour revenir en Ukraine. Pourquoi trop tôt? Parce qu’il faut d’abord qu’ils se débarrassent de leurs nationalistes en Ukraine. Ils sont trop tolérés. Et ensuite, il faut un gouvernement “normal”. Parce qu’en ce moment ils nous voient comme des espèces de zombies. Si l’on réintègre maintenant, ils vont commencer à nous persécuter.

A la sortie du nouveau pont, côté ukrainien, Alyona est avant tout désabusée.

Alyona: Je n’attends aucun résultat, tout ça c’est de la politique, c’est loin. Je suis diabétique, originaire de Stanytsia du côté ukrainien. Mais notre maison a été bombardée alors j’habite avec mon fils à Louhansk. Ce que j’attends, c’est moins de ces contrôles qui nous pourrissent la vie.

Personne ici ne s’attend à une paix imminente. Mais le jeune Oleksandr Rodnoy affiche un pragmatisme optimiste.

Oleksandr Rodnoy: On ne croyait pas que l’on pouvait avoir un nouveau pont, mais on l’a. Les troupes se sont retirées. Il y a des choses qui changent et c’est l’essentiel. Quand rien ne change, les gens perdent espoir. Ce que Zelenskyy a fait en premier lieu, c’est qu’il a rendu l’espoir aux gens.

A supposer que toutes les parties en présence cherchent à atteindre une paix juste et équitable, le futur politique de la région est plus qu’incertain. La stratégie des petits pas actuelle pourrait peut-être mettre fin au seul conflit armé sur le continent européen. Avant d’en arriver là, elle pourrait au moins redonner aux habitants l’impression d’une vie normale.

La Paix est-elle possible dans l’est de l’Ukraine?
Un Grand Reportage de Sébastien Gobert
A la réalisation, Ewa Piedel

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