La Croix : En Ukraine, l’union sacrée autour des « valeurs familiales »

Article publié sur le site de La Croix le 30/01/2020

Dans une société encore très conservatrice, le thème de la défense des « valeurs familiales » est soutenu par une majeure partie de la classe politique.

Fabrice Deprez, correspondant à Kiev

Près de 300 députés unis autour de la défense des « valeurs familiales » : la nouvelle aurait, en Ukraine, sans doute fait moins de bruit si elle n’avait été portée par le plus jeune député de l’histoire parlementaire ukrainienne, Sviatoslav Yourash, âgé de 23 ans.

Fondateur du groupe parlementaire « Valeurs. Dignité. Famille. », député du parti « Serviteur du Peuple » du président Volodymyr Zelensky, le jeune élu a expliqué dans un message publié sur Facebook et commenté plus de 5 000 fois vouloir « travailler pour défendre et renforcer la définition éternelle de la famille », avant de confirmer son opposition au mariage homosexuel.

Quatre mois après l’arrivée d’un nouveau parlement transformé par la victoire écrasante du parti de Volodymyr Zelensky, qui contrôle 247 des 423 sièges de la Rada, l’annonce découle d’un désir « d’unifier le parlement autour d’une cause commune, affirme Sviatoslav Yourash, interrogé par La Croix. Et quelle meilleure cause que celle de la famille ukrainienne ? »

Oleg Voloshine, lui aussi député et cofondateur du groupe, s’est montré plus explicite sur sa vision : « dans les ténèbres de la sorosocratie, a-t-il écrit sur Facebook, tout n’est pas perdu : la majorité constitutionnelle ne doute pas que le mot “famille” signifie l’union d’un homme et d’une femme ». « Sorosocratie », l’usage de ce néologisme fait référence à une théorie du complot plaçant le gouvernement ukrainien sous la coupe de George Soros, ce milliardaire et philanthrope honni des groupes conservateurs. Le député a aussi vanté un positionnement de l’Ukraine comme « place forte du traditionalisme pour la civilisation chrétienne occidentale ».

Le premier succès du groupe est d’avoir réussi à rassembler des politiciens d’ordinaire à couteaux tirés sur la question des relations avec la Russie ou des réformes à mener dans le pays. De « Serviteur du Peuple » à la formation pro-russe « Plateforme d’Opposition – Pour la Vie », à laquelle appartient Oleg Voloshine, en passant par le parti farouchement pro-occidental « Solidarité Européenne » de l’ancien président Petro Porochenko, six des sept partis au parlement compteraient des membres dans le nouveau groupe (qui n’a pas encore publié la liste complète des signataires).

Un large soutien facilité par le conservatisme toujours très fort de la société ukrainienne, opposée à plus de 85 % au mariage homosexuel d’après un sondage réalisé fin 2018 par l’agence Seetarget. Et si Volodymyr Zelensky, élu en avril 2019, s’est montré moins conservateur que son prédécesseur, « il reste fortement populiste, dit Hanna Hrytsenko, une sociologue spécialiste des mouvements radicaux en Ukraine, et je ne m’attends pas à une confrontation entre lui et le groupe. »

Les associations de défense des droits des femmes et LGBT craignent que cette alliance de députés ne mette un coup d’arrêt aux évolutions dans ce domaine depuis la révolution de 2014, souvent obtenues dans la douleur et sous la pression des pays occidentaux.

« Pour l’instant, il n’y a rien de concret, on attend de voir leurs projets de loi avant de réagir », explique Anna Sharyhina, organisatrice de la « Kharkiv Pride », une marche des fiertés qui s’est tenu pour la première fois en septembre dans la deuxième ville du pays.

Dans la ligne de mire du groupe conservateur se trouvera la Convention d’Istanbul sur la lutte contre les violences faites aux femmes, signée par l’Ukraine en 2011 mais jamais ratifiée, malgré les exhortations de l’Union européenne.

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