RTS: L’Ukraine aurait perdu 15 millions d’habitants en moins de 30 ans

52 millions d’Ukrainiens en 1991, 42 millions en 2001, et 37 maintenant, à en croire les chiffres du ministre du gouvernment Dmytro Doubilet, annoncés le 23 janvier. Selon les projections de l’ONU, les dix pays qui vont perdre le plus de population d’ici à 2030 sont tous situés dans l’Europe centrale et orientale post-communiste.

Reportage diffusé dans l’émission Tout un Monde, sur la RTS, le 10/02/2020

Selon les projections de l’ONU, les dix pays qui vont perdre le plus de population d’ici à 2030 sont tous situés dans l’Europe centrale et orientale post-communiste. Estonie, Lettonie, Bulgarie, Moldavie, et aussi l’Ukraine. A Kiev, le gouvernement vient de publier les résultats d’un recensement électronique, qui montre que le pays aurait perdu 15 millions d’habitants en moins de trente ans… A Kiev, Sébastien Gobert

La démographie est une préoccupation permanente en Ukraine, comme un marqueur du succès de l’indépendance que la république post-soviétique a obtenu en 1991. En 2019, c’était la journaliste Olga Vasilevska Smaglouk qui faisait le point.

Olga Vasilevska Smaglouk: Tu n’es pas tout seul, nous sommes 52 millions! Vous vous rappelez de cette publicité sur la chaîne 1+1?

Quand ils l’ont lancé, j’avais 8 ans. Aujourd’hui, j’en ai 33, je travaille sur la chaîne 1+1, mais nous ne sommes plus que 42 millions…

52 millions, 42, et maintenant, 37. Du moins, si l’on en croit les chiffres du ministre du gouvernement Dmytro Doubilet, annoncés le 23 janvier.

Ministre Doubilet: Voilà les chiffres… Il y a donc 37 millions 289 mille personnes qui vivent en Ukraine.

Il y aurait presque 21 millions de femmes pour 17 millions 200 mille hommes. Exactement un dixième de la population vit dans la capitale, Kiev, qui se distingue comme l’une des plus grandes villes d’Europe.

Projections démographiques à l’échelle mondiale d’ici 2035. ONU

Après la conférence de presse, le choc est réel face au poids du symbole: l’Ukraine aurait perdu 15 millions d’habitants en moins de 30 ans. Une angoisse que le ministre Doubilet tempère, notamment en raison du contexte de guerre non-déclarée avec la Russie.

Ministre Doubilet: C’est une estimation qui ne prend pas en compte les gens qui habitent en Crimée annexée par la Russie, 2 millions, dans l’est du pays occupé, 3 millions, les migrants qui sont partis travailler ailleurs, en gros 4 millions pendant la décennie… L’indicateur le plus préoccupant, c’est que le taux de natalité est deux fois moindre que le taux de mortalité.

Le gouvernement n’a recensé que les personnes présentes sur le territoire contrôlé par Kiev. Il a pour cela utilisé d’une méthode atypique, en passant un accord avec des opérateurs de téléphones portables pour savoir combien ils avaient d’abonnés, et en comparant toute sorte de registres publics, comme les listes de retraités. C’est une étude qui n’a pratiquement rien coûté au budget d’Etat.

Pour l’économiste Mikhaylo Koukhar, cette initiative remplace la procédure très lourde des recensements, et l’envoi d’enquêteurs pour faire du porte-à-porte.

Mikhaylo Koukhar: L’Ukraine pourrait devenir un pays pionnier pour conduire les recensements du 21ème siècle.

La méthode fait néanmoins débat. Pour la sociologue renommée Iryna Bekeshkina, le gouvernement a juste choisi une solution de facilité, qui n’apporte rien à la politique publique.

Iryna Bekeshkina: Ce n’est pas un recensement, mais un simple décompte. Un recensement permet d’inclure de nombreuses questions sur le mode de vie des gens, leurs professions, leurs familles, leurs langues maternelles, et ainsi de suite. Autant de données qui sont importantes pour planifier la politique publique, que l’on n’a pas avec cette étude!

Tout dans ce recensement est donc sujet à polémique: la méthode comme le srésultats. Et si le chiffre de 37 millions est relativisé de quelques millions de personnes, il confirme un déclin démographique sur la durée.

C’est l’une des préoccupations majeures du président Volodymyr Zelenskyy, un ancien acteur qui aime se présenter comme un homme du peuple. Dans un des épisodes de la série Le Serviteur du Peuple où il incarnait un président malgré lui, on le voyait déjà dans une Ukraine désertée de ses habitants. Lui y restait seul.

Vasyl Holoborodko: Hey, les gens…!

Après son élection, dans le monde réel, en avril 2019, il avait tenté de conjurer la fatalité du déclin démographique en s’adressant aux Ukrainiens de l’étranger pendant son discours d’investiture.

Volodymyr Zelenskyy: Nous sommes 65 millions! Ne soyez pas surpris! Je m’adresse à tous les Ukrainiens de la planète. Nous avons besoin de vous!

Mais encore faut-il traduire ce discours dans les actes. L’ancienne journaliste Olga Vasilevska Smaglouk est aujourd’hui députée de la majorité. Et maintenant qu’elle fréquente les cercles du pouvoir, elle n’est pas optimiste.

Olga Vasilevska Smaglouk: Malheureusement j’ai l’impression que de plus en plus de gens ont pris la décision de partir. Il faut une vraie politique du gouvernement et du Parlement pour inverser la tendance. Mais je ne le vois pas pour l’instant.

Volodymyr Zelenskyy dispose de pratiquement toutes les rênes du pouvoir depuis son élection. Il a initié un vaste programme de réformes structurelles. Il est encore trop tôt pour dire si elles peuvent transformer le pays, pour qu’il retienne ses citoyens et mette les Ukrainiens en confiance pour bâtir leurs carrières, et leurs familles. Seul le temps le dira. Le temps, et les résultats du prochain recensement…

Ecouter le reportage ici (accès libre)

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