BIP : Power of Siberia, faiblesse du Turkménistan

Article publié dans le BIP (Bulletin de l’Industrie Pétrolière) le 4 février 2020

Le gazoduc russo-chinois Power of Siberia (ou « Force de Sibérie – 1 ») a été lancé le 2 décembre. Un projet aux multiples conséquences géopolitiques et commerciales, pour le Turkménistan par exemple, qui représente près du tiers des importations de gaz de Pékin.

Le 2 décembre, Russes et Chinois ont inauguré le gazoduc « Force de Sibérie 1 », cinq ans après que Moscou a signé un contrat de 400 milliards de dollars avec Pékin pour la livraison pendant trois décennies de 38 milliards de mètres cube (G.m3) par an. Les dirigeants des deux pays ont suivi l’événement via vidéoconférence. Vladimir Poutine a déclaré qu’il s’agissait d’un « événement véritablement historique » (pour la première fois du gaz russe est livré en Chine), tandis que Xi Jinping soulignait que « les relations sino-russes entrent dans une nouvelle ère ». Une ère nouvelle pour le Turkménistan aussi !
Depuis 2009, depuis que le gazoduc Asie centrale-Chine a été achevé, l’ex-république soviétique d’Asie Centrale avait une place assez confortable dans les importations de gaz chinois. En 2018, elle a chargé 33 G.m3 dans le pipeline, soit 27% des importations de gaz de Pékin (47,9 G.m3 de gaz naturel et 73,5 G.m3 de GNL). Ces 33 G.m3 représentent alors 11 % de tout le gaz consommé par l’Empire du milieu (283 G.m3). Cette part pourrait baisser désormais que le Force de Sibérie-1 est lancé, du moins lorsqu’en 2024 ses près de 4 000 km de tubes fonctionneront à leur pleine capacité. Mais, contrairement à ce qui est répété ici et là, cette baisse ne devrait pas être dramatique pour le détenteur des 4es réserves de gaz du monde.
Avec Force de Sibérie, le principal problème pour Achgabat est qu’il affaiblit potentiellement ses positions de négociation. Pékin est désormais davantage en mesure de faire la fine bouche et de ne prendre qu’une partie du gaz turkmène disponible. C’est déjà le cas depuis trois à quatre ans. « La Chine est dans une position de force avec le Turkménistan concernant les prix. En effet, elle a limité sa dépendance à son égard, comme elle l’a fait à l’égard de toutes les autres sources de gaz », souligne Simon Pirani, expert en énergie qui suit depuis longtemps l’industrie gazière turkmène.
Ces dernières années, après que la Russie a cessé d’acheter du gaz turkmène et qu’Achgabat interrompu ses livraisons à l’Iran, Pékin est devenue le seul client de la dictature centrasiatique. Alors elle a commencé à négocier à la dure. L’autre mauvaise nouvelle pour Achgabat est que la Russie vend son gaz à bas prix aux Chinois, avec une formule qui serait basée sur le pétrole brut.
D’un autre côté, la Chine a un énorme problème environnemental, en particulier dans les provinces du Nord-Est (où le gaz sibérien sera d’abord livré). Cette région possède les centrales électriques les plus anciennes de la République populaire et chauffe sa population au charbon. Pékin met les bouchées doubles pour obtenir un mix énergétique moins pollueur. Cela donne espoir à Achgabat qu’il y aura à l’avenir de la place tant pour le gaz russe que pour le turkmène en Chine. Ajoutons à cela les besoins de la Chine estimés à 510 G.m3 par an d’ici 2030. Plus 45 % d’ici une décennie ! Mais de nombreux facteurs rendent incertaines ces prévisions : ralentissement de la croissance de l’économie chinoise, augmentation de la production de gaz domestique, avec le
gaz de schiste notamment, achat de GNL sur les marchés spot…
« Le Force de Sibérie-1 n’affectera pas le Turkménistan de manière significative. Son marché réservé est plutôt le Heilongjiang, le Jilin, le Liaoning et le Hebei. Le Nord Est de la Chine peut absorber sans problème 25 G.m3 par an, puisés dans le gisement sibérien de Chayandinskoye. Les 13 G.m3 restants, venant du champ de Kovykta, doivent descendre dans les régions de Shandong, Jiangsu et Shanghai. Eux ne seront pas vendus à un prix très compétitif. Ce sera un gaz en forte concurrence avec le GNL du Qatar, de l’Australie et des États-Unis », explique Keun-Wook Paik, spécialiste de l’énergie eurasienne à l’Oxford Institute for Energy Studies. Le corridor de gazoducs Asie centrale-Chine est utilisé quasi à sa pleine capacité (55 G.m3/ an), notamment en hiver. Peu
s’attendent à ce que Pékin sous-utilise ses trois lignes en réalité.
« La grande question à l’étude au gouvernement chinois est de savoir si, et quand, aller de l’avant pour porter la capacité du corridor Asie centrale-Chine à 85 G.m3/an. Une nouvelle branche devrait passer par l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizistan, au lieu de traverser l’Ouzbékistan et le Kazakhstan comme le font les lignes A, B et C. On en est resté à la décision de le reporter, prise en 2017. À terme, la Chine construira probablement la ligne D pour porter ses importations du Turkménistan à 65 G.m3
. Mais ce « à terme » pourrait se situer au milieu ou à la fin des années 2020 », prévient M. Pirani. C’est là que le pire est à craindre pour le Turkménistan.
Achgabat semble avoir certaines responsabilités à cet égard. D’abord parce que Pékin a perdu une partie de sa confiance dans le pays. Au cours de l’hiver 2017-2018, le Turkménistan n’a en effet pas été en mesure de livrer les volumes demandés par son seul client. En janvier 2018, les livraisons ont chuté de 14 % par rapport à l’année précédente.
Ensuite parce qu’en refusant la construction de la ligne D du gazoduc Asie centrale-Chine, Achgabat a perdu l’occasion d’engager davantage Pékin commercialement. « La décision turkmène de donner la priorité à d’autres marchés a été une très mauvaise décision. Si la ligne D avait été construite plus tôt, les chances que le gazoduc de l’Altaï soit construit et donc de donner à la Russie une nouvelle porte d’entrée sur le marché chinois auraient été faibles. Il est peu probable que Gazprom ouvre son amont à la CNPC », observe Keun-Wook Paik.
« La construction d’un gazoduc de l’Altaï serait une source de concurrence plus directe pour le gaz turkmène que Force de Sibérie, car il entrerait en Chine dans la même région occidentale que le gaz d’Asie centrale. Dans la mesure où celui de l’Asie centrale est consommé dans cette partie du pays, il pourrait alors facilement être remplacé par du gaz russe », ajoute M. Pirani. Il y a pire pour Achgabat. En septembre dernier, M. Poutine a demandé à Gazprom de repenser sa route originale de l’Altaï et d’explorer la possibilité d’une route mongole. « Si cette route était acceptée par Pékin, ce serait un cauchemar pour le gaz turkmène. La route mongole est techniquement facile à construire et économiquement plus compétitive, le gaz pouvant être livré à un coût moindre dans les régions du golfe de Bohai-Shandong, Jiangsu et Shanghai », observe M. Paik.
En août dernier, Igor Makarov, l’homme d’affaires russe né à Achgabat qui était au cœur des exportations de gaz turkmène vers la Russie dans les années 1990, a été engagé par le président Gourbangouly Berdymouhamedov comme conseiller pour les questions énergétiques. Il doit lui remettre un rapport dans les jours ou semaines à venir. Va-t-il lui suggérer d’oublier ses rêves de pipelines (TAPI – Turkménistan-Afghanistan-Pakistan-Inde- et Transcaspien) et de plutôt travailler avec Pékin sur la ligne D du corridor Asie centrale-Chine ? Nul ne le sait pour l’heure.

Leave a Reply

%d bloggers like this: