Le Monde diplomatique – L’autocrate serbe que Bruxelles dorlote

Un article de Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, publié dans le numéro de mars du Monde diplomatique.

Formé à l’école des « faucons » nationalistes, M. Aleksandar Vučić dirige la Serbie d’une main de fer. La complaisance des dirigeants européens à son égard illustre le hiatus entre les principes proclamés par l’Union et leur application, pour peu que les gouvernements d’Europe centrale respectent les canons du néolibéralisme et la nouvelle division internationale du travail sur le continent.

Chaque samedi, depuis le début du mois de décembre 2018, des milliers de Serbes descendent dans la rue pour dénoncer la « dictature » du président Aleksandar Vučić, le contrôle étouffant que son régime exerce sur la justice ou les médias. Cette vague de protestations a commencé après le passage à tabac de M. Borislav Stefanović, chef du petit Mouvement de la gauche de Serbie (PLS), roué de coups par des inconnus alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole en public à Kruševac, le 23 novembre 2018. Partie de Belgrade, la mobilisation a vite gagné de nombreuses villes du pays, amplifiée par des groupes locaux qui dénonçaient la confiscation de tous les leviers du pouvoir par les cadres du Parti progressiste serbe (SNS). Depuis les élections de 2012, la formation de M. Vučić n’a en effet cessé d’élargir son emprise sur la société et les institutions. Elle dispose de la majorité absolue au Parlement national et à l’assemblée de la province autonome de Voïvodine. Au niveau municipal, et par le jeu des alliances, seulement quatre communes sur les 170 de Serbie échappent encore à son contrôle total ou partiel.

Au lendemain du deuxième samedi de manifestation, le 9 décembre 2018, le chef de l’État avait annoncé la couleur : il ne changerait pas de politique « même si cinq millions de personnes » descendaient dans la rue — dans un pays de sept millions d’habitants. Faute de débouchés, le mouvement n’a pas tardé à s’étioler, et ne rassemblait plus ces derniers mois qu’un noyau dur de convaincus. M. Vučić a fait son miel de la division des partis d’opposition et du peu de crédit dont ils jouissent dans l’opinion. Leur exercice du pouvoir, dans les années 2000, fut marqué par de nombreuses affaires de corruption, mais aussi par le choc de la crise de 2008 et des mesures d’austérité imposées à la Serbie, notamment par le Fonds monétaire international (FMI). Le président serbe sait enfin pouvoir compter sur le soutien de ses « partenaires », qui, de la Fédération de Russie aux États-Unis, ne prêtent aucune (…)

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