BIP : Viktor Pinchouk, le businessman

Article publié dans le Bulletin de l’Industrie Pétrolière (BIP) le 10 mars 2020

@Copyright Fondation Victor Pinchuk

UKRAINE – SÉRIE OLIGARQUES (4/4)
L’Ukraine est aujourd’hui la seule vraie oligarchie de l’ex-URSS, des fortunes s’étant constituées à partir de 1991 avec des hommes souvent issus du monde criminel. L’énergie a été au cœur de leurs convoitises. Aujourd’hui, entre revendications identitaires et conflit avec la Russie, le pays les pousse à se réinventer.

L’image pour un oligarque, c’est fondamental. Pas de psychologie ici. Pas d’effet de mode. Juste de la défense froide et pragmatique de ses intérêts. L’exemple de Viktor Pinchouk, 59 ans, est un cas d’école à cet égard. En 2004, celui qui est aujourd’hui la troisième fortune d’Ukraine, 1,4 milliard de dollars selon Forbes a amassé notamment grâce à Interpipe, son entreprise de production de tubes pour l’industrie pétro-gazière et de roues pour les chemins de fer, opérait sa grande mutation : d’oligarque, il devenait homme d’affaire, businessman. Pour cela, il allait dépenser quasi sans compter.
En septembre dernier, Viktor Pinchouk ouvrait la 16ème édition de la prestigieuse conférence YES, la Yalta European Strategy, devant à peu près tout le nouveau gouvernement ukrainien, bientôt rejoint par le chef de l’État fraichement élu, Volodymyr Zelensky. Devant aussi tout un parterre d’hôtes étrangers de marque, allant de Tony Blair, à l’auteur de livres best sellers Yuval Noah Harari ou l’ancien secrétaire général de l’Otan Anders Fogh Rasmussen. Cette année, son ami Bill Clinton n’était pas de la partie. Dans la salle aussi, celui qui se sera fait le plus remarqué à l’occasion de cette 16ème édition de YES, Ihor Kolomoïski. « Pinchouk lui a laissé jouer le rôle vedette cette année, bien que les deux hommes sont plutôt ennemis. Viktor sait que l’Ukraine demeure une
oligarchie et que Kolomoïski a été le faiseur de roi. Il s’agissait de faire allégeance en quelque sorte », décrypte un proche du patron d’Interpipe.
Qu’importe, avec YES, Viktor Pinchouk continue son positionnement pro-occidental, d’effacer son image d’oligarque au profit de celui de l’homme d’affaires respectable. Et si l’appétit de Kolomoïski devait menacer ses intérêts, il appellerait à la rescousse ses appuis occidentaux. « Pinchouk est l’homme d’affaires ukrainien le plus proche des Américains aujourd’hui. Du jour où son beau-père, Léonid Koutchma, n’a plus été le chef de l’État, fin 2004, bref quand il n’a plus été en mesure de s’emparer grâce à sa position de nombreux actifs industriels majeurs, et il s’est mis à promouvoir l’État de droit. Juste pour protéger son capital. En 2004, il a commencé à pivoter vers l’Ouest et à travailler à changer fondamentalement son image. C’est là, pendant l’été, qu’il crée YES », témoigne un conseiller en communication qui l’a accompagné aux premières heures de cette « mutation ».
À vrai dire, à sa décharge, il faut rappeler que M. Pinchouk a réussi à devenir multimillionnaire avant son mariage en 2002, après quelques années de vie commune, avec Olena Koutchma, la fille du deuxième président de l’Ukraine indépendante. Mais son mariage lui permettra de passer dans la catégorie supérieure, celle des milliardaires et oligarques. Dès 1990, il fondait Interpipe dans la ville de Dniepropetrovsk, où il avait déménagé dans son enfance avec ses parents. Dniepropetrovsk où il obtiendra en 1987 son doctorat de l’Institut de Métallurgie. Sujet de thèse : « Les problèmes de développement de nouveaux schémas technologiques pour la production
de produits de tuyauterie ».
Certes, avant de brasser des milliards, l’homme a construit une vraie entreprise, développant son marché notamment en Russie. L’Ukraine étant ce qu’elle est alors, une oligarchie avec notamment des clans puissants comme ceux de Donetsk ou de Dniepropetrovsk, M. Pinchouk se fait élire député en 1998. Il s’empare de la présidence du sous-comité parlementaire sur l’entrepreneuriat, la politique d’investissement et la législation antitrust. Il gardera son fauteuil de député jusqu’en 2006. « Bien sûr, il s’agissait de protéger ses affaires. D’autant que le clan de Dniepropetrovsk n’était pas uni en fait, et n’a jamais pu créer un parti politique commun une fois que ses principaux représentants sont montés à la capitale pour prendre le contrôle du pouvoir au niveau national, avec Léonid Koutchma comme leur représentant », explique le politologue Mikhail Minakov.
Mieux, ou pire, les guerres vont faire rage à l’intérieur même du clan de Dniepropetrovsk. « Les guéguerres locales ont été transférées à Kiev. Le principal conflit qui a éclaté est celui entre Ihor Kolomoïski et Viktor Pinchouk. Il a éclaté dès 1994 avec, au coeur du différend, l’usine de Krivoïrizhstal, privatisée dans des circonstances troubles en 2004, et qui ne sera réglé qu’en 2016 cinq jours de passer devant une cour d’arbitrage à Londres », rappelle M. Minakov. Pinchouk prétend que son vieil ennemi et son partenaire Guennadiy Bogolioubov ne lui a pas versé les deux milliards de dollars dus. Cette dernière affaire fera scandale, les “Paradise Papers” révélant que les parties se sont entendues sur des paiements sur des comptes offshores… ce qui signifie que l’inspection des impôts ukrainienne n’aura pas vu la couleur de ces transactions.
Krivoïrizhstal faisait partie de la dizaine d’entreprises de métallurgie privatisées à vil prix par M. Koutchma quelques mois avant de quitter la présidence du pays, en 2004, époque où M. Pinchouk a fait son entrée dans la catégorie “milliardaire”. C’est le genre de manœuvre qui nécessitait, outre les besoins pour défendre son rang dans l’oligarchie ukrainienne, de se doter d’un puissant groupe de presse. En 2018, le think tank de Kiev L’Institut Ukrainien pour le Futur calculait que les onze chaînes de télévision détenues par le patron d’Interpipe captaient 21 % des téléspectateurs du pays.
Dans sa grande stratégie pour garder les fruits de son accumulation un peu sauvage de son capital, M. Pinchouk a dû faire le choix délicat de se positionner comme un  businessman de type occidental. Histoire d’être plus légitime pour désormais défendre l’État de droit en Ukraine, et disposer de puissants soutiens à l’ouest, la politique étrangère de Kiev tendant à être prooccidentale. Si ce choix est délicat, c’est parce qu’il supposait de prendre le risque de fâcher Moscou alors qu’Interpipe dépendait lourdement du marché russe.
Jamais la phrase « on ne sort de l’ambigüité qu’à ses dépens » ne sera mieux appliquée qu’aux oligarques post-soviétiques. Et M. Pinchouk doit le savoir mieux que quiconque. Fin juin dernier, le projet d’investigation journalistique « Scheme », de la radio américaine RFE, l’épinglait en informant ses lecteurs que malgré la guerre en cours et les restrictions commerciale avec la Russie, et malgré les sanctions occidentales, les ventes de pièces pour les chemins de fer et les tubes métalliques entre l’Ukraine et la Russie se portaient bien pour Interpipe. Rien que pour les cinq premiers mois de 2019, l’entreprise avait en effet exporté chez l’ennemi pour 54 millions de dollars. « Il n’y a guère de doute qu’aujourd’hui Pinchouk préférerait se tourner définitivement vers l’occident, par
pragmatisme. Mais cela ne se fait pas en un jour. Les marchés sont les marchés », observe un consultant politique de la place de Kiev, ayant eu les entreprises de M. Pinchouk comme client.

  1. Excellente série , très instructive sur l’Ukraine , qui permet de mieux comprendre les ressorts souterrains de ce pays .
    On s’interroge cependant sur deux points , les articles sont publiés dans le BIP et ont un Copyright Fondation Victor Pinchuk ,
    les articles auraient-ils été “lissés” ?
    On aimerait avoir une suite aux méandres à l’économie ukrainienne .
    Merci .

  2. Merci pour votre commentaire. Le copyright n’est QUE pour la photo. Je n’en avais aucune et je n’en ai pas trouvées de libres de droit (sur Wikipedia par exemple). L’article n’est en rien lissé, comme aucun des articles “postés” sur le site Daleko et Blisko.

  3. Merci pour votre réponse . Au plaisir de lire encore d’utres articles fouillés qui complètent mes informations sur l’Ukraine .
    On pourrait espérer un article sur Odessa et pourquoi pas sur Mykolaev , ville sinistrée après la quasi disparition de ses trois chantiers navals qui avaient des liens avec la Russie .

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