Le Figaro: L’Arménie a perdu des pans du Haut-Karabakh

Quel avenir pour Nikol Pachinian? Il était arrivé au pouvoir grâce au seul soutien du peuple, fatigué par la corruption et la grande pauvreté qui minent le pays. Ni Moscou, qui lui reproche d’avoir systématiquement affaibli ses relais à Erevan, ni les puissances politico-oligarchiques arméniennes ne lui sont favorables.

Article publié dans Le Figaro, le 10/11/2020.

REPORTAGE – Sous les huées, Nikol Pachinian a signé un cessez-le-feu entérinant les gains territoriaux de l’Azerbaïdjan. Par Régis Genté

En habile tribun, le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, avait pourtant bien choisi ses mots. Pour annoncer sa décision de signer un cessez-le-feu avec l’ennemi azerbaïdjanais sous l’égide de la Russie, il avait souligné combien cela était «terriblement pénible» pour lui d’endosser les neuf points du texte, avant de «s’agenouiller (symboliquement) devant tous nos martyrs». Mais dans la nuit de lundi à mardi, dix minutes après avoir posté sa déclaration sur Twitter et Facebook, les premières voitures débarquaient au centre d’Erevan, moteur vrombissant et klaxons hargneux.

Devant le siège du gouvernement, place de la République, un gros millier de manifestants se réunissaient, bien décidés à «demander des comptes à Nikol». En l’absence de l’intéressé, ces manifestants ont pénétré dans l’édifice, fait valser chaises et tables. À défaut de Nikol, c’est le président de l’Assemblée nationale, Ararat Mirzoïan, qui a été pris à partie par la foule et sévèrement molesté, alors qu’il rejoignait son véhicule.À lire aussi : Macron demande «un règlement politique durable» entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan

Des scènes identiques se sont déroulées devant l’Assemblée nationale. Les discours s’enchaînent sur les marches de l’édifice à fronton classique. Des scènes confinent parfois à l’hystérie. «Mon frère est mort il y a deux semaines, sur le front, dans une tranchée. Et lui, là, Nikol, il fait quoi depuis son bureau… il signe la capitulation avec Aliev (le président azerbaïdjanais) !», crie un quinquagénaire vêtu d’un treillis.

Dans le Parlement, les manifestants errent dans les couloirs et les bureaux des députés. Bris de glace ici et là, quelques étagères sont renversées, de la paperasse est sortie des tiroirs comme si l’on avait voulu vérifier qu’il n’y avait pas là des traces de la «trahison» des représentants du peuple. Ces députés, venus au pouvoir fin 2018, dans la foulée de la révolution de velours où Nikol Pachinian était devenu le héros de tout un peuple, sont maintenant dénoncés.

À genoux militairement, l’Arménie s’est, certes, fait dicter les conditions du cessez-le-feu. L’évacuation sera totale des sept districts occupés par l’Arménie depuis la guerre de 1991-1994, avec la perte de morceaux du Karabakh lui-même, dont les bourgades d’Hadrout et surtout de Chouchi (la Choucha des Azerbaïdjanais), si chère au cœur des Arméniens pour son patrimoine culturel et religieux. Ne sera conservée qu’une seule route, celle qui passe par le corridor de Latchine, pour relier la République d’Arménie à la province indépendantiste enclavée en territoire ennemi.

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Ce n’est pas non plus de gaieté de cœur que les Arméniens voient débarquer une force d’interposition russe, composée de 1960 soldats et gardes-frontières. Et ce pour cinq ans, automatiquement renouvelables pour cinq nouvelles années. Cela apporte toutefois aux Arméniens du Haut-Karabakh des garanties sécuritaires qu’ils ne cessaient de réclamer depuis des années, au fil des plans de résolution du conflit proposés par les uns ou les autres. Du côté arménien on peut aussi être soulagé que la Turquie n’ait pas de forces d’interposition sur le terrain.

En revanche, le statut futur de la province, posé par le côté arménien comme un préalable pour chaque accord de paix, demeure flou. Le président de l’Azerbaïdjan, Ilham Aliev, s’est dit très heureux de cet accord, qu’il qualifie de «capitulation» de l’Arménie, parce que, précise-il, il offre une résolution complète du conflit à terme, du fait qu’il respecte «les principes du droit international». Selon lui, le Haut-Karabakh restera sous juridiction azerbaïdjanaise, le droit international prévalant sur le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Nul ne sait ce que sera le statut du Haut-Karabakh, cette République d’Artsakh des Arméniens, formellement sous juridiction azerbaïdjanaise, mais vivant en quasi-indépendance. Une chose est sûre, les personnes déplacées doivent retourner dans leurs maisons et appartements.

Malgré l’avantage militaire de l’Azerbaïdjan, et la menace qui se profilait de voir la dictature pétrolière s’emparer de toute la province disputée, après la prise de la si stratégique Chouchi, la médiation russe est parvenue à imposer ses plans, obtenant des concessions de chacun, et à conserver son rôle d’arbitre du jeu au Caucase du Sud. C’est un maigre avantage que M. Pachinian aura sans doute bien de la peine à faire valoir auprès de son électorat. En Arménie, faire des concessions sur Artsakh est de l’ordre du suicide pour un politicien. En 1998, le premier président de l’Arménie a dû quitter le pouvoir après avoir négocié un règlement du conflit du Karabakh fondé sur des concessions mutuelles entre Bakou et Erevan.

Ce sera d’autant plus difficile que M. Pachinian est venu au pouvoir grâce au seul soutien du peuple, fatigué par la corruption et la grande pauvreté qui minent le pays. Ni Moscou, qui lui reproche d’avoir systématiquement affaibli ses relais à Erevan, ni les puissances politico-oligarchiques arméniennes ne lui sont favorables. Il est aussi souvent son pire ennemi: peu enclin à écouter les conseils, volontiers donneur de leçons, souvent dur avec le peuple. Il ne lui reste plus qu’à se reconcentrer sur les idées qui l’ont porté au pouvoir, à commencer par l’amélioration des conditions de vie des 2,9 millions d’Arméniens. Des Arméniens qui ne sont pas sortis dans la rue ce mardi, après pourtant une nuit de colère.

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