Idée D&B: Élections locales en Ukraine: beaucoup de bruit pour rien?

Quels enseignements des élections municipales et régionales en Ukraine? Un climat de tensions entre autorités centrales et locales persistants, des ajustements politiques aux marges et, plus important, le futur du processus de décentralisation

Le cycle 2020 des élections municipales et régionales en Ukraine est quasiment terminé pour les principales agglomérations du pays. Après un premier tour dans l’ensemble du pays le 25 octobre, une première série de seconds tours s’est tenue dans 7 villes, le 15 novembre et dans 11 autres, le 22 novembre. Le centre industriel de Kriyvih Rih, dans le coeur de l’Ukraine, est la dernière agglomération d’importance régionale à devoir encore organiser le second tour de son élection municipale après le désistement surprise du maire actuel, Iouriy Vilkoul, pour cause de “fatigue”. A noter que la commission électorale centrale a échelonné des second tours d’élections localisées de conseillers municipaux jusqu’au 24 janvier 2021.

Selon l’ONG d’observation d’élections OPORA, les élections se sont révélées “très concurrentielles et globalement en accord avec les règles internationales”. Certaines campagnes locales ont été entachées par des opérations de diffamation et de désinformation. L’utilisation de ressources administratives a aussi constitué un problème dans plusieurs villes. Plusieurs cas de fraudes localisées et de violations de procédure ont été rapportés les jours de vote. Ils ne sont pas de nature à remettre en cause les validités des résultats. L’Ukraine semble donc avoir tourné la page des fraudes systématiques et centralisées, dont la dernière démonstration remonte aux législatives de 2012.

La participation a été historiquement faible: 36,88% au premier tour, 24% au second tour du 15 novembre et 29,53% le 22 novembre. La pandémie de coronavirus explique, en partie, cette mobilisation timide des électeurs.

A lire aussi, une analyse du premier tour du 25 octobre.

En termes d’enseignement, l’élection a montré un ancrage particulièrement solide des barons régionaux et, plus généralement, des maires en fonction. Ni la fatigue des Lviviens vis-à-vis d’Andriy Sadoviy (en place depuis 2006), ni les manoeuvres partisanes contre Anatoliy Bondarenko à Tcherkassy (alliance contre-nature du “Serviteur du Peuple” et de “Solidarité Européenne pour soutenir le candidat de “Voix”), ni les querelles entre différentes factions ouvertement pro-Kremlin à Slaviansk n’ont suffi à détrôner les notables locaux.

Ces élections s’inscrivent en contradiction avec les scrutins de 2019, par lesquels les Ukrainiens avaient exprimé un désir radical de changement. Les résultats peuvent donc être lus comme le signe d’un désamour des électeurs pour Volodymyr Zelenskyy et son parti, voire comme un désaveu de leur politique. En cela, les tentatives de Volodymyr Zelenskyy (et de son ancien chef de cabinet Andriy Bohdan) de provoquer des municipales anticipées dès sa conquête du pouvoir semblaient pertinentes et justifiées par une prise de conscience de sa popularité éphémère. Une série de blocages constitutionnels et politiques l’avaient empêché d’avancer la date des élections. Un an plus tard, sa “vague verte” est bel et bien retombée. La crédibilité de l’exécutif est aussi écornée par ses insuffisances et incohérences politiques, la multiplication de scandales et l’affrontement stérile que le président a entamé avec plusieurs maires de grandes villes.

Une note sur la popularité remarquable de maires sortants. Hormis les cas très commentés de Hennadiy Kernes et de Vitaliy Klitschko, ce sont trois maires du parti nationaliste “Svoboda” qui réalisent, à Khmelnitskiy, Ivano-Frankivsk et Ternopil, des scores… staliniens.

L’échec du “Serviteur du Peuple” est relatif, dans la mesure où ce jeune parti fait son entrée dans la plupart des conseils municipaux et régionaux du pays. La formation politique arrive en tête des voix recueillies au niveau national. Les résultats montrent aussi la fragmentation de la vie politique locale en Ukraine, qui implique des alliances partisanes dans l’immense majorité des assemblées territoriales.

Une note sur “Solidarité européenne” de l’ancien président Petro Porochenko: le parti conquiert 13,7% des voix au niveau national, soit une augmentation nette par rapport aux quelques 6% collectés par le “Bloc de Petro Porochenko” aux élections de 2015. “Solidarité européenne” devient le premier groupe au conseil municipale de Kiev, par exemple. L’ancien chef de l’Etat échoue néanmoins à placer l’un de ses candidats à la tête d’une des métropoles du pays. La défaite d’Oleh Synioutka à Lviv est, à cet égard, une grande déception: Petro Porochenko s’était investi personnellement dans la campagne.

Une autre note sur le score conséquent de la “Plateforme d’Opposition – Pour la Vie” menée, entre autres, par le très poutiniste Viktor Medvetchouk. Ces résultats ne constituent pas une surprise et ne font que confirmer des tendances de fond. Pour en lire plus sur le sujet, c’est par ici.

Qu’impliquent ces élections locales pour la conduite de la politique nationale? A première vue, peu de choses. La continuité des pouvoirs municipaux et régionaux perpétue le climat de tensions qui pré-existait entre les autorités centrales et locales. Volodymyr Zelenskyy n’a annoncé aucune mesure pour tenter de répondre aux attentes des régions. Il a semble-t-il tourné la page depuis des semaines, aux prises avec une crise constitutionnelle inextricable, une seconde vague de la pandémie de coronavirus et des négociations âpres avec le FMI.

Les scores mitigés du “Serviteur du Peuple” ont néanmoins servi de justification pour le renvoi de Serhiy Trofymov du bureau du président. Ami de longue date de Volodymyr Zelenskyy, lui était en charge de la politique régionale. Ses dissensions avec le chef de cabinet Andriy Yermak l’avaient condamné au départ depuis l’été. Ce dernier renforce donc sa main-mise sur l’administration présidentielle, encore officialisée par la récente nomination de l’ancien ministre de l’économie Tymofiy Mylovanov comme son conseiller personnel.

Bien qu’elle soit encore imperceptible, la conséquence la plus importante des élections concerne peut-être le futur du processus de décentralisation. Rappelons que la réforme entamée en 2015 n’est pas encore complète. Elle s’est pour l’instant matérialisée par la création de communautés de communes et par des changements majeurs au niveau budgétaire. Ceux-ci doivent prendre encore plus d’importance à partir de 2021, grâce à l’ouverture du marché foncier. La décentralisation doit néanmoins être affinée par des transferts de pouvoirs administratifs et une réforme territoriale (suppression des raïons, création de préfectures, etc.). Le pouvoir central, mis à mal dans les régions, pourrait tout simplement perdre son intérêt politique à l’achever.

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