Orient XXI : Turquie et Ukraine. Une amitié intéressée à l’ombre de la Russie

Article publié sur le site d’Orient XXI le 3 décembre 2020

En à peine cinq ans, la Turquie est devenue l’alliée fidèle de l’Ukraine, fournissant des drones à son armée, soutenant sa lutte contre l’annexion par la Russie de la péninsule de Crimée et aidant même l’Église orthodoxe d’Ukraine à prendre son autonomie. L’intérêt croissant d’Ankara représente une bénédiction pour Kiev, qui a besoin de partenaires face à la Russie. En échange, l’Ukraine livre des opposants à la Turquie.

Fabrice Deprez

Ils sont pour l’instant cantonnés au ciel de la région de Khmelnitski, très loin — 800 kilomètres à l’ouest — de la région ukrainienne du Donbass, contrôlée depuis maintenant six ans par des groupes séparatistes sous tutelle de Moscou : six drones de combat Bayraktar TB2, remis l’année dernière par la Turquie au prestigieux 383e régiment de drones de l’armée de l’air ukrainienne. Entre les mains de l’Azerbaïdjan, le même modèle a infligé pendant plusieurs semaines de lourdes pertes aux troupes arméniennes dans le Haut-Karabakh. L’Ukraine en voudrait 48 de plus.

La livraison de ces appareils est venue consacrer le réchauffement spectaculaire des relations entre Kiev et Ankara amorcé en 2014, et que le changement de pouvoir à Kiev en 2019 n’a pas démenti : Volodymyr Zelensky, l’ancien comédien arrivé à la tête de l’État ukrainien a ainsi accueilli Recep Tayyip Erdoğan dans la capitale ukrainienne en février 2020, avant de se rendre lui-même en Turquie en août, puis en octobre. Au programme, un florilège de déclarations d’intentions dans le domaine militaro-industriel, un accord de coopération militaire ainsi que la promesse d’enfin conclure un traité de libre-échange en discussion depuis 2010.

UNE RELATION NÉE DANS LE CHAOS

L’intérêt croissant d’Ankara a des airs de bénédiction pour l’Ukraine, pays fragile et transpercé dans sa partie est par une ligne de front longue de 450 kilomètres. La Turquie équipe et soutient l’armée ukrainienne, refuse de reconnaître l’annexion de la Crimée. Elle a même aidé l’Ukraine à enfin obtenir il y a deux ans une Église orthodoxe indépendante de la Russie, au grand dam de Moscou. Le bloc occidental reste certes l’horizon privilégié d’un pays ayant fait de l’accession à l’Union européenne et à l’OTAN une aspiration inscrite dans la Constitution. Mais Ankara paraît de plus en plus incontournable.

Le déséquilibre entre une puissance régionale majeure et l’un des pays les plus pauvres d’Europe est flagrant, mais, pour Kiev, là n’est pas le sujet : face à la menace russe, l’Ukraine a besoin d’alliés. « La Turquie est un partenaire très important pour l’Ukraine ; le problème est que nous n’avons pas de vision concrète du rôle que le pays doit jouer dans notre politique étrangère », s’agace tout de même Iliya Kusa, spécialiste du Proche-Orient auprès du think tank ukrainien Institute for the Future.

Un manque de vision à long terme qui s’explique peut-être par le chaos initial dans lequel s’est forgé le rapprochement ukraino-turc. Au mois de mars 2014, l’opération militaire russe qui débouche sur l’annexion de la péninsule de Crimée sidère l’Occident, et contribue à pousser Kiev dans les bras de la Turquie. « La Crimée cristallise toutes les questions », observe Igor Delanoë, spécialiste des questions stratégiques en mer Noire et directeur adjoint du think tank Observatoire franco-russe.

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