RFI: A Kiev, vers la fin des marchroutki?

Ces petits bus jaunes, bruyants, polluants et inconfortables, sont incontournables à Kiev et dans les villes post-soviétiques. Le besoin de changement est palpable, et le géant américain Uber a flairé le filon avec un service de taxis minibus, le premier dans une ville européenne.

Reportage diffusé dans l’émission Accents d’Europe, sur RFI, le 14/06/2019

Depuis la fin de l’URSS, tous les systèmes publics pêchent par manque d’investissements et de volonté politique : cela concerne autant les canalisations, l’électricité que les transports. À Kiev, la ville est paralysée régulièrement par les embouteillages. Il n’y a que trois lignes de métro, et la plupart des usagers doivent utiliser des marchroutki, des petits bus jaunes très inconfortables. Le géant américain Uber a flairé le filon. La société de taxi vient de lancer Uber Shuttle, un service de minibus, le premier dans une ville européenne. Sébastien Gobert.

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A la montée dans le minibus, le chauffeur vérifie que la commande est validée sur smartphone

Chauffeur: Sebastian, da?

C’est un minibus d’une vingtaine de places, propre, climatisé, sécurisé. Le service existe depuis la mi-mai. Viktoria Krasnova l’a tout de suite adopté.

Viktoria Krasnova: Pour moi c’est un vrai bonheur. Je commande à n’importe quel moment et grâce à cette ligne directe, je n’ai plus besoin de faire de changement entre le bus et le métro.

Kiev est la troisième ville au monde, et la première en Europe, à utiliser le service d’Uber Shuttle. Tout fonctionne comme le système de taxi: l’usager commande en ligne sur son smartphone. Le prix et l’itinéraire sont visibles, et la durée d’attente est calculée en temps réel.

A la mi-mai , le maire Vitali Klitschko, ancien champion mondial de boxe expliquait avec enthousiasme le fonctionnement d’Uber Shuttle.

Klitschko: Ce n’est pas un transport public. C’est un taxi, un grand taxi. C’est moins cher que les taxis ordinaires, et c’est un service qui comble un manque. Il est légalement enregistré, au contraire de nombreux chauffeurs qui opèrent sans permis, sans payer d’impôts. C’est un projet pilote et nous verrons comment il va se développer.

Une course coûte 15 et 30 hryvnias, soit entre 50 centimes et 1 euro. C’est 5 fois moins cher qu’un taxi normal. Mais c’est aussi deux fois plus cher qu’un trajet de métro, de tramway ou de bus ordinaire, tous au tarif unique de 26 centimes d’euros.

Seulement voilà, à Kiev, le réseau de transports publics est saturé, et très peu pratique. Viktoria Krasnova l’a utilisé pendant des années.

Viktoria Krasnova: Oh, c’était terrible! (rires). Les transports sont bondés, surtout le bus. Il n’y a juste pas assez de place. La situation était tellement difficile avec les transports habituels que j’avais signé plusieurs pétitions pour arranger cela.

Rien n’a changé à Kiev, et dans de nombreuses villes d’Ukraine, depuis des années, et les équipements sont devenus obsolètes. En particulier les marchroutki, ces minibus jaunes privés qui sillonnent les rues avec vacarme.

Pour arrêter une marchroutka, il faut d’abord se repérer entre tous les signes et numéros qui sont accrochés aux parebrises. Il y a des milliers de bus sans horaires précis. On l’arrête par un signe de la main, sur le bord de la route. Les marches sont très hautes, les vieux moteurs au diesel ne sentent pas la rose. A l’intérieur, il y a peu de places assises, et le couloir est généralement bondé. Le paiement s’effectue en faisant remonter quelques billets au chauffeur, d’un passager à l’autre.

Les marchroutki sont incontournables à Kiev, et dans la plupart des villes post-soviétiques. mais il n’en a pas toujours été comme cela.

Le philosophe Volodymyr Yermolenko se rappelle de leur apparition.

Yermolenko: Les marchroutki sont arrivés à un moment très particulier de la société ukrainienne post-soviétique. C’était le début des années 90, et rien ne fonctionnait : ni les bus, ni  les trolleybus, ni les tramways. En fait l’Etat n’avait plus d’argent pour les subventionner, et les citoyens n’avaient pas d’argent pour payer.

Dans le chaos des années 90, les transports publics ont alors été remplacés par des systèmes privés, et anarchiques.

Yermolenko: Les marchroutki, c’est le symbole du capitalisme naissant en Ukraine. A cette époque-là, c’était des bus plus petits, mais ils étaient aussi plus chers. Il était plus prestigieux de voyager avec les marchroutki que de prendre un bus normal ou un trolleybus. Maintenant on peut dire que c’est devenu obsolète, parce que le capitalisme s’est beaucoup développé.

Paradoxalement, la mise en service d’Uber Shuttle est une étape bienvenue de ce changement, en particulier parce que les marchroutki sont vieillissantes, tombent en panne régulièrement, et deviennent dangereuses. Les chauffeurs sont souvent assez brutaux dans leur conduite, et les accidents, parfois mortels, sont nombreux.

Dans le minibus Uber, la jeune Karina profite pleinement de son voyage.

Karina: L’air conditionné fonctionne, il y a plein de places assises. Chaque siège est équipé d’une ceinture de sécurité. C’est un progrès énorme !

Alors Karina n’exprime aucune nostalgie pour le système des marchroutki qui domine le transport urbain depuis 25 ans.

Karina: Cela ne serait pas un mal si elles disparaissaient. Si le système Uber se développe, s’il y a suffisamment de bus et d’itinéraires pour desservir toute la ville, je pense que les gens comprendront d’eux-mêmes qu’il vaut mieux voyager confortablement et en sécurité quitte à payer un peu plus cher.

C’est l’un des axes de la stratégie du maire Vitaliy Klitschko.

Klitschko: Ma mission en tant que maire, c’est d’attirer toutes sortes de nouvelles technologies à Kiev. L’arrivée d’Uber il y a trois ans a été un grand succès qui profite à la capitale.

Au contraire de l’Europe de l’ouest où l’uberisation des taxi suscite de nombreuses craintes, l’arrivée d’Uber sur le marché ukrainien a offert des garanties et un salaire supérieur pour les chauffeurs de taxi, comparé aux compagnies pré-existantes. Le temps aidant, une classe moyenne a émergé, demandeuse de confort. Ces dernières années, les offres de transport se sont donc multipliées. Par exemple, la compagnie allemande de bus low-cost FlixBus vient de commencer à opérer en Ukraine. Pour des prix modiques, elle offre des conditions de voyage bien meilleures que les autocars existants.

Pour autant, le remplacement des marchroutki n’est pas pour demain. Il n’y a que quelques lignes opérationnelles, et peu de bus. Edouard est un jeune représentant de la société Uber.

Edouard: Nous sommes en phase de test, ce qui veut dire que l’attente peut aller de 30 minutes à une heure. En phase opérationnelle, l’attente sera de 15 minutes seulement.

C’est aussi à la municipalité de créer les conditions d’une amélioration. Vitaliy Klitschko a beau promettre des améliorations imminentes, et l’achat de nouveaux bus et tramways, il est très critiqué pour ses lacunes dans l’aménagement de la ville. Uber a par exemple renoncé à lancer un service de vélos électriques tant que les grandes voies urbaines ne sont pas adaptées aux trajets en vélo.

Le philosophe Volodymyr Yermolenko remarque aussi que le changement sera lent, tant la marchroutka est profondément ancrée dans le modèle de société post-soviétique.

Yermolenko: Les marchroutki ont créé ce type de communication très particulier. Vous êtes dans un bus très étroit. Vous vous retrouvez beaucoup plus proches des autres gens que dans des grands bus. J’avais pris beaucoup de marchroutki à l’époque entre des grandes villes, et il y a beaucoup de discussions, de débats dans les marchroutki.

Les marchroutki sont aussi des systèmes opaques, liés à des groupes plus ou moins mafieux. Il sera difficile de les démembrer, comme il est difficile, aujourd’hui, d’imaginer une révolution radicale des transports à Kiev.

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